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samedi 19 juillet 2014

Enesco et Constantinescu chez Forgotten Records

Il m'est arrivé de parler d'Enesco avec des mélomanes chevronnés. Plusieurs fois, j'ai entendu le même discours, de la part d'interlocuteurs qui ne se connaissaient pas : la musique d'Enesco se partageait entre des oeuvres bienvenues et d'autres impossibles à écouter. Dans la première catégorie : les Rhapsodies bien sûr, la 1ere Symphonie, l'Octuor. Et les oeuvres impossibles : la Symphonie concertante pour violoncelle et orchestre, la 2e Symphonie, la musique de chambre, les Lieder, l'Ouverture de 1947, la Symphonie de chambre op. 33. J'ignore où mes interlocuteurs plaçaient Oedipe, la 3e Sonate pour violon et piano, les oeuvres pour piano et les Suites orchestrales. Mais il est certain qu'en tête de leur liste noire se trouve la Symphonie de Chambre.


Un CD Forgotten Records. fr 859

La Symphonie de Chambre op. 33, ultime oeuvre du compositeur (qui dicta, malade, ses dernières consignes à Marcel Mihalovici en 1954) n'est certes pas populaire. Elle est construite de fragments thématiques, auxquels répondent des imitations de ces fragments, si bien qu'aucune pensée musicale cohérente ne paraît s'imposer à l'auditeur. Une musique décomposée, difficile d'accès et toute aussi rebutante que certains opus de l'Ecole de Vienne. Pour sa dernière partition, Enesco écrit une page courte - les trois mouvements durent en tout un peu plus d'un quart d'heure - et surprenante d'aridité. C'est du moins ce que laisse penser une écoute superficielle. Le vieux maître possédait toute la maîtrise d'un métier qui s'est enrichi des révolutions musicales du dernier romantisme et de l'époque moderne. Cette page exige une attention constante pour être comprise. C'est qu'elle offre un monde en soi : souvenirs d'enfance et pressentiment de la fin prochaine s'entremêlent, dans l'esprit de ce que fera plus tard Chostakovitch dans ses dernières symphonies. Enesco pense sans doute à son pays natal évoquant par endroit ses propres Suites pour orchestre.

Enesco aimait habiller la modernité de son langage avec des atours hérités du romantisme, chose qui l'a un peu trop fait vite fait passer pour rétrograde. Or il renonce ici à ce procédé : toute son originalité souverainement libre apparaît avec ce qu'elle comporte de cru, d'exigeant et de merveilleux. Musique rare, exceptionnelle d'intensité, et, contre tout préjugé, gorgée de la plus sincère émotion.

Le Dixtuor pour vents de 1906, première oeuvre disponible sur le même CD, est moins connue que l'Octuor pour cordes (1900) avec laquelle elle est souvent couplée. Enescu se souvient certes de Mendelssohn et Brahms - et peut être aussi de Dvořák - dans cette partition lyrique et foisonnante, mais affirme déjà une personnalité hors pair. 

Le CD (Ref. fr 859) publié par Forgotten Records restitue impeccablement la gravure de Constantin Silvestri à la tête des meilleurs solistes roumains de son temps pour chacune de ces deux oeuvres.

Le disque s'achève, toujours sous la direction de Silvestri, par le rare Concerto pour piano de Paul Constantinescu. L'orchestre est celui de l'ORTF, et le grand soliste roumain Valentin Gheorghiu est au piano. Constantinescu est un excellent compositeur, très expressif, dont nous avons souligné plusieurs fois sur ce site la valeur. On est un peu surpris par le caractère très post romantique de cette partition de 1952, proche de Rachmaninov parfois, héroïque, chantante, immédiatement accessible mais manquant bizarrement de cette hargne jubilatoire qui nous rend d'ordinaire l'art de Constantinescu si attachant. Il n'en reste pas moins ici une version de référence par des interprètes qui vivaient cette musique mieux que quiconque.

Alain Chotil-Fani, juillet 2014






samedi 5 juillet 2014

Enesco joue les Sonates et Partitas pour violon seul de Bach

A la fin de la décennie 1940, alors qu'il approche de ses 70 ans, Georges Enesco enregistre pour un label américain les Sonates et Partitas pour violon seul BWV 1001-1006 de Jean-Sébastien Bach. Le musicien roumain n'est pas seulement âgé. Il souffre d’arthrite et sa silhouette est devenue difforme. Jouer du violon devient pour lui un supplice. Sa technique s'en ressent. Il n'est plus l'étincelant virtuose admiré au tournant du siècle.


Un album 2 CD Forgotten Records Ref. fr 836/7


Pourtant Enesco offre ici un témoignage inestimable. Le vieil homme met tout son art, sa science d’interprète et de musicien, sa longue expérience ininterrompue depuis plus d'un demi-siècle déjà, au service de ces partitions exigeantes et d'une ineffable pureté. Le moindre de ses efforts est tendu vers le but d'honorer cette musique qu'il admirait tant. A-t-on jamais entendu un Bach si humain, si profond ?

Cette parution a reçu un accueil mitigé en son temps. On voulait alors un Bach plus métronomique, bien ficelé dans les barres de mesure, et servi avec la froide virtuosité d'un exercice de concours. A ce jeu, d'autres grands noms de l'époque, plus jeunes et plus brillants, ont su s'exercer - certains continuent de nos jours.

Mais Enesco était libre de toute contrainte. Compositeur et interprète d'exception, doué d'une immense culture musicale, il savait mieux que quiconque ce qu'honorer la musique veut dire. Aussi s'applique-t-il à souligner la ferveur, l'humanité et intelligence de ces partitions - en dépit de l'âge, de la douleur physique et de l'exil.

Enesco, non plus virtuose mais artiste hors pair et musicien avant tout, livre ici l'une des plus bouleversantes déclarations qu'un interprète ait jamais donné.



L'édition originale était semble-t-il assez précaire, ce qui a pu nuire à sa diffusion. La récente parution de Forgotten Records parvient à restituer un enregistrement propre, parfaitement audible malgré son âge, et d'un très grand naturel, sans aucun post-traitement artificiel.

Alain Deguernel a eu la formidable idée d'exploiter différentes parutions en microsillons pour les réunir et nous en donner le meilleur : Continental (l'éditeur américain original) et Olympic Records, le label russe Melodiya, Remington et même Electrecord, la firme d'état roumaine.

Deux CD en tous points exceptionnels.

Alain Chotil-Fani, juillet 2014

lundi 30 avril 2012

Silvestri dirige Saint-Saëns, Dukas, Debussy et Ravel

L’art du chef Constantin Silvestri, disparu en 1969, semble quelque peu oublié des mélomanes d’aujourd’hui. La faute sans aucun doute à une vie déracinée. Après la guerre, Silvestri est promis à une carrière d’exception dans sa Roumanie natale. Mais à la mort de Staline, le retour en grâce du chef historique George Georgescu, élève du grand Nikisch et apprécié par Toscanini, lui barre la route du Philharmonique de Bucarest. C’est Silvestri en personne néanmoins qui dirige la première roumaine de l’opéra Œdipe, de Georges Enesco.

Cette victoire de la musique sur le destin est sans lendemain. Le chef se résout à quitter son pays après les attaques du pouvoir contre cette œuvre trop libre.

C’était à la fin des années 1950. Jamais plus il ne reviendra dans un pays communiste. Désormais, son art se mesure à celui de ses plus prestigieux confrères occidentaux. Il dirige en France, au Royaume-Uni surtout, pour s’éteindre à Londres une décennie seulement après son exil. 

Quelques rééditions récentes nous rappellent comment cet artiste hors pair savait faire sonner l’orchestre. Le double CD de musique symphonie française de Forgotten Records (fr 622/3), venant compléter d’autres redécouvertes de ce chef, nous remet dans l’oreille ce don remarquable. Il faut écouter ce que Silvestri parvient à tirer de l’Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire, formation habituellement considérée de second rang, dans Fêtes (le deuxième des Trois Nocturnes de Debussy), l’Apprenti Sorcier ou la Danse Macabre. Les plans sont clairs, les interventions instrumentales soulignées avec art. La battue du chef, nerveuse à souhait, sert d’une pointe sèche la passion dont cette musique regorge.

On aura certes connu version plus radicale encore du scherzo symphonique de Paul Dukas (Toscanini en 1951, plus rapide d’une bonne minute) mais il faut goûter ici la rutilance des combinaisons instrumentales. La Danse Macabre, démoniaque de la première à l’ultime mesure, palpite comme un écho occidental de la Nuit sur le Mont Chauve. L’approche du Boléro est presque précautionneuse, en habile prélude aux déclamations crescendo portées par un souffle souverain. L’on écoutera avec grand intérêt les œuvres de Debussy qui occupent la moitié de cette compilation. Sans doute, d’autres interprètes auront su brosser une Mer plus démontée ou un Faune plus charnel, mais Silvestri séduit par le sentiment d’évidence qu’il réussit à imprimer à ces partitions.

Constantin Silvestri appartient à cette génération trop ignorée du grand public et à laquelle la stature – réelle et fabriquée - d’un Karajan a fait tant de tort. On peine, il est vrai, à associer son nom à une formation renommée. C’est pourtant avec la Philharmonie Tchèque qu’il grave en 1953 une Rhapsodie Espagnole de Maurice Ravel explosive et langoureuse. Dommage que le son des musiciens pragois soit mal servi par un spectre sonore trop étroit.

samedi 19 novembre 2011

Festival Enesco 1958 : Oedipe

On est heureux et surpris de trouver l’édition officielle de la première roumaine d’Œdipe, unique opéra d’Enesco. Heureux, car l'oeuvre reste une rareté, en dépit d’un regain d’intérêt sur quelques scènes internationales. Surpris, puisque cette production de l’Opéra de Bucarest dirigée par Constantin Silvestri est restée depuis 1958 inédite au disque ; certains pensaient même qu’elle était définitivement perdue, d’où sa dimension légendaire dans le petit cercle des admirateurs d'Enesco.

Première interrogation : pourquoi un album de deux CD quand l’édition officielle Electrecord de 1964, avec Mihai Brediceanu à la baguette, en contient trois ? S’agit-il d’une version expurgée ? Un coup d’œil sur les minutages ne démontre qu’une différence de neuf minutes entre les deux interprétations. Cet écart ne remplit certes pas un CD : l’explication est qu’Electrecord n’a pas cherché à combler la capacité des disques, quand la Radio Roumaine propose deux galettes bien garnies.

La captation publique du 22 septembre 1958 bénéficie d’une bonne monophonie, un peu saturée par moments. La voix de baryton de David Ohanesian, qui étrenne ici une longue carrière centrée sur l’incarnation du rôle-titre, est parfaitement mise en valeur : à titre d’exemple, l’on écoutera avec le plus grand intérêt le monologue du 2e acte (piste 9), ou encore le début du dernier acte.

Silvestri porte à bout de bras une œuvre qu’il a tant préparée. Mais le pouvoir voyait d’un mauvais œil cet opéra et sa dimension mythique, doublée d’allusions supposées à « l’espace mioritique » du poète Lucian Blaga. 1958, l’année du Festival, est celui des procès contre les intellectuels. La presse ignore le succès musical et public de l’opéra d’Enesco. Comment un artiste pourrait continuer à servir une musique jugée indésirable ? Silvestri devait dès lors choisir son propre destin, au-delà du rideau de fer. Jamais plus il ne reviendra dans cette Roumanie qu’il a tant honorée à travers son art.

L’album comporte un très intéressant extrait des entretiens avec Gavoty, où Enesco joue au piano le passage de l’énigme de la sphinge et la réponse d’Œdipe. Une réelle performance, mais trop brutalement coupée au montage. D’un point de vue technique, quelques raccords hasardeux (entre les tableaux II et III du 2e acte par exemple) auraient pu être évités.

Notice intéressante que l’on aurait aimé voir accompagnée d’un livret. A noter que la transcription en langue roumaine du texte d’Edmond Fleg, réalisée par Emanoil Ciomac, a reçu l’aval officiel du compositeur.

Référence
Editura Casa Radio ECR 268

vendredi 13 mai 2011

Enesco dirige Enesco

Enesco, certes violoniste et compositeur avant tout, savait aussi faire chanter les orchestres. Les vieilles cires où il accompagne le jeune Yehudi Menuhin, dans les années 1930, sont justement célèbres. Ses autres enregistrements en tant que chef sont décevants : quand la prise de son n’est pas précaire, les musiciens qu’il dirige n’ont pas les moyens techniques de répondre à ses exigences. Il faut donc mesurer l’importance du CD Forgotten Records qui nous donne à écouter Enesco par Enesco, et de surcroît dans des conditions fort acceptables. Ainsi les deux Rhapsodies Roumaines, ici jouées par la Société des Concerts Colonne, ne sont à ma connaissance disponibles dans aucun autre enregistrement conservé du chef. Nous avions bien la Première Rhapsodie captée en public en avril 1946 avec l’Orchestre Symphonique d’Etat d’URSS (Lys 312), mais elle est isolée, tout comme la Deuxième Rhapsodie donnée au pupitre de l’Orchestre de la Radiodiffusion française en 1951 (Besançon, hommage à Dinu Lipatti, Tahra 426).

Ainsi donc Enesco retrouve au début des années 1950 l’Orchestre Colonne. La relation est ancienne : à la fin du siècle précédent, l’orchestre avait fait découvrir aux Parisiens l’écriture élégante et caractérisée du petit Mozart roumain. Curieuses retrouvailles. Le vieil Enesco dirige des œuvres de jeunesse muni du métier conféré par une longue existence vouée à la musique. Les Concerts Colonne n’offrent pas, dans la Première Rhapsodie, l’agilité des musiciens moscovites. Mais la version, bénéficiant d’une captation lointaine, offre un son moins empâté – voire chambriste – qui rend justice aux articulations révélées avec grand soin par le chef.

La seconde Rhapsodie Roumaine est-elle une œuvre de jeunesse ? On aurait peine à le croire tant la vision d’Enesco tend à ériger cette pièce en une vaste et nostalgique clameur. La Rhapsodie prend alors les atours d’un poème symphonique à l’argument secret. Aussi indifférent que l’on soit aux hypothèses sur les intentions d’un interprète, l’on ne peut s’empêcher d’évoquer ici l’hommage rendu au pays natal - par-delà les âges, les espoirs vaincus et le terrible rideau qui désormais déchire l’Europe.

Le Dixtuor est dédié à une formation réunissant deux quintettes à vent, où le cor anglais remplace l’un des hautbois. L’œuvre, luxuriante, est à rapprocher de l’Octuor pour cordes. Elle donne à entendre cet Enesco à la fois aisé (l’incipit est quasi brahmsien) et facilement déconcertant, pourrait-on dire, à l’instar de plusieurs œuvres de cette période. Nulle faiblesse d’écriture ici, comme l’on affectait alors – certains l’affectent toujours – de le croire. Dans son livre Capodopere Enesciene, Pascal Bentoiu explique que cette sensation insolite provient de l’alternance entre passages modaux et tonaux. Derrière un style d’apparence classique, Enesco est un authentique découvreur. La partition s’affirme en digne héritière des divertissements mozartiens et romantiques, aucunement versée dans le pastiche cependant. Elle se révèle très bien écrite, notamment le premier mouvement dont l’architecture est remarquable.

Une interprétation avec les solistes de l'Orchestre National de la Radiodiffusion Française, à mettre au même niveau que la référence donnée par Constantin Silvestri avec des musiciens roumains (EMI ou Electrecord).

Un CD Forgotten Records Ref. fr 517, reprise des microsillons Remington R-199-207 et R-199-107.

dimanche 27 mars 2011

Nouveau CD Silvestri chez Forgotten Records

C’est une histoire sans fin. On aura beau l’avoir entendue dix, cent, mille fois ou plus encore, rien n’y fait. La Symphonie du Nouveau Monde possède le rare privilège de pouvoir émerveiller à chaque écoute. Je ne tomberai pas dans le lieu commun qui voudrait qu’une œuvre d’art puisse s’imposer de la même façon au novice comme au mélomane aguerri. Rien de tel avec la dernière symphonie de Dvořák. Sa richesse est telle que tout amateur y trouve des raisons, différentes et bien réelles, de s’exalter. Le paradoxe est qu'une fréquentation assidue ne parvient pas à modérer cette flamme, bien au contraire.

On pourra rechercher les causes de cet enchantement dans l’intense foisonnement mélodique de la partition, l’intelligence de sa construction ou des raisons extramusicales. J’ai parlé sur ce site de la ferveur humaniste que l’on prête, à tort ou à raison, à une œuvre dont le sujet inconscient dépasse de loin les circonstances qui l’ont vues naître. Peut-être faudra-t-il en définitive admettre que cette œuvre possède quelque chose qui défie l’analyse rationnelle. Certains appellent cela le génie.


Les premières mesures, sous la direction de Constantin Silvestri, retiennent l’attention. Le chef roumain choisit d’accentuer le caractère désolé de l’introduction avec de discrets sforzandi. L’intention peut surprendre tant l’enjeu est risqué. Dvořák connaissait intimement les rouages de l’orchestre, étant lui-même passé par la fosse et ensuite monté sur l’estrade de chef. L’introduction se doit d’être prise en ce qu’elle est, sans artifices ni vibratos, quasi atone, afin de préparer l’élan héroïque du premier thème.

L’intention du chef n’est toutefois pas d’accaparer la partition. Son approche du mouvement initial, très appliquée, rend pleine justice à la musique. Des choix mélodiques flattent l’oreille : le contre-chant des bois, avant l’exposé du troisième thème (mesures 128 et suivantes, 3’34), est ici donné par-dessus la ligne des violons d’habitude privilégiée. Autre passage lumineux quand les flûtes et hautbois en quatuor expriment leur jubilation (mes. 353 et suivantes, à partir de 7’07). Le choix a-t-il été dicté par le souci de mettre en valeur la prestigieuse école française des vents ? Des bois qui se permettent même quelques curieuses arabesques (les flûtes à 6’38, au début de la mesure 324 ; puis lors de la répétition, mesure 332).

La vision de Silvestri est à la fois volontaire et gorgée de lyrisme, si bien que sous sa direction ce mouvement initial est l’un des plus exacerbés qu’il m’ait été donné d’entendre. Les sons parfois un peu âpres de l’orchestre français servent son discours. La National mène le mouvement initial vers une coda époustouflante, que l’on est heureux d’entendre ici sonner comme le diable, comme il se doit d’être. Dès les premières notes, le chef s’inscrit entièrement dans la perspective de ce summum orchestral porté par toute l’énergie dont l’orchestre de la radio pouvait être capable.

Est-ce le rôle dévolu aux bois ? Les contrastes si soudains exacerbés par le chef ? Curieusement, l’on se prend à trouver ici des échos de la si dissemblable 8e symphonie.

Le célèbre Largo est parcouru d’une intense sensibilité que Silvestri s’efforce d’accentuer par un rubato léger (complainte de la flûte, un poco piu mosso, mesure 46, 4’12). A ce jeu, l’orchestre peine à suivre les intentions du chef (mesures 54 et suivantes à 4’50 : les pizzicati des contrebasses en décalage avec la mélodie). Les musiciens français sont moins à l’aise dans les passages intimistes, à l’image du défaut de phrasé des deux cors en sourdine (3’50, mes. 42). La petite harmonie, elle, reste au meilleur de son art. Silvestri réussit les deux derniers mouvements, malgré un pupitre de violons un peu à la peine dans le redoutable Scherzo. L’Allegro con fuoco, porté à bout de bras, confirme une approche impétueuse et d’une grande expressivité.

Silvestri démontre combien il a compris cette musique. L’on ne compte plus les grandes interprétations de la Symphonie du Nouveau Monde. Celle-ci doit-elle en faire partie ? Sans aucun doute, ne serait-ce que pour le premier mouvement, que l’on aura rarement entendu comme une telle course vers une apothéose magistralement révélée.

Le jeune Enesco connaissait Dvořák. Vraisemblablement pas personnellement, car rien dans ses souvenirs ne laisse supposer qu’on lui aurait présenté le maître de Bohême lors de ses études à Vienne. Mais le jeune Roumain admirait un artiste qu’il a joué toute sa vie. Dès 1904 il inscrit le Quatuor Américain au premier programme de la nouvelle formation qu’il vient de fonder avec ses amis chambristes. Trois décennies plus tard, il dirige le Concerto pour violon avec son élève Yehudi Menuhin, dans une version de légende. Pour Enesco, Dvořák était « l’un des plus grands orchestrateurs qui aient jamais existé », dût cette opinion heurter un milieu français un peu trop imbu d’esprit cartésien et de chauvinisme.

Est-ce pour remuer les trop sages âmes parisiennes qu’Enesco écrit au début du XXe siècle ses deux Rhapsodies ? La première rhapsodie obéit aux canons du genre, avec son introduction placide et sa guirlande de danses populaires. Hora, sârba, chants de berger et citation de l’Alouette (Ciocârlia) si chère aux laoutars. Mais cette pièce n’est pas qu’une juxtaposition de cartes postales. L’effondrement général « à la Ravel » de la dernière partie démontre à quel point le jeune Enesco était déjà maître de son art et entré de plain-pied dans la cour des auteurs d’exception.


Silvestri est l’un des meilleurs serviteurs de cette musique qu’il admirait tant. La rencontre avec la Philharmonie Tchèque, en 1956, tient de ces rendez-vous miraculeux dont l’histoire du disque a conservé quelques témoignages. Jouée, notons-le bien, sans la moindre désinvolture, cette première rhapsodie est parée des mille feux d’une des plus remarquables formations symphoniques de son temps. Le dernier complément du CD (mais peut-on raisonnablement parler de compléments quand il s’agit de tels joyaux ?) est la deuxième et dernière rhapsodie roumaine d’Enesco. Souvent mal comprise et de ce fait exécutée selon un tempo trop vif (erreur notamment commise par Dorati), cette œuvre contemplative est ici dominée par une force tranquille parfaitement dosée.

Voici donc une nouvelle parution de très haut rang au catalogue Forgotten Records. A noter que la Symphonie provient d’un microsillon La Voix de son Maître enregistré en 1957, à ne pas confondre avec celle qui suivra deux années plus tard. Les deux Rhapsodies, déjà reportées en CD par Supraphon au début des années 2000 (SU 3514-2 00), semblent aujourd’hui indisponibles.

Références
Un CD ForgottenRecords fr 499, report techniquement irréprochable des LP La Voix de son Maître FALP459 (Dvořák) et Supraphon LPM 310 (Enesco). Voir les détails sur le site ForgottenRecords.


mardi 18 août 2009

Deux récitals de Tomescu en CD

Le label roumain Intercont Music propose enfin des CD consacrés au prometteur violoniste Alexandru Tomescu. Deux albums en duo, avec le pianiste Horia Mihail.
Stradivarius Encore (IMCD 1323) offre seize petites pièces en forme de bis. Programme convenu ? Pas vraiment. Si Kreisler, Sarasate ou Massenet avec son impérissable Méditation de Thaïs sont au programme, l'on note aussi la Balade de Porumbescu, célèbre en Roumanie mais inconnue partout ailleurs. Tomescu illustre avec une tendresse infinie cette pièce méditative et occasionnellement virtuose, prenant soin de faire sonner à sa juste mesure le stradivarius Elder-Voicu dont il est le dépositaire et qu'il aurait été dommage de laisser dormir dans un musée. Les mêmes qualités se retrouvent dans la Méditation de Thaïs. A noter le jeu tout en finesse du pianiste Horia Mihail, partenaire si précieux dans un répertoire peu gratifiant pour l'accompagnateur.
J'ai toujours trouvé les Liebeslied et Liebesfreud de Kreisler insupportables, et tout l'art du violoniste, aussi irréprochable soit-il, ne réussit pas à m'en faire démordre ; petite contrariété heureusement tempérée par la superbe Danse Slave de Dvořák, transcrite par le même Kreisler. Sentiments identiques avec le célèbre Zapateado de Sarasate, où jamais le plaisir du jeu et de l'écoute n'est gâché par la contrainte technique.
Plus rares : une Habanera de Capoianu, enlevée avec une grâce digne de Stéphane Grappelli, et une transcription de l'Adagio de la Suite pour piano dans le style ancien d'Enesco, arche rêveuse et si intense dans cette vision passionnée.
Cette affiche est complétée par Sibelius (Humoresque n° 5, très Belle-Époque) et quatre grands Russes.
Le Gopak de Moussorgski est servi avec la sauvagerie qui convient à son tempérament, à l'opposé de la si convenue Vocalise de Rachmaninov que l'on pourra préférer, à tout prendre, dans une version avec soprano. Mais la surprise vient surtout des quatre Préludes de Chostakovich, doux-amers et grimaçants, proches en cela de la Marche des Trois Oranges de Prokofiev qui clôt le récital, tout en traits sournois et rythmes implacables.
En dépit d'une présentation indigente - pas la moindre notice, verso du CD en langue roumaine uniquement - l'on veut espérer que cette carte de visite serve la réputation de Tomescu au-delà de son pays.
Le second album est, de façon assez démagogique, intitulé Virtuoso Stradivarius (IMCD 1346). Il est mieux conçu que le premier, car accompagné d'une notice. Hélas, elle n'est qu'en Roumain. Merci pour les mélomanes étrangers !
Il s'agit ici de pièces plus vastes (de 7 à 13 minutes pour la plupart). L'on peut regretter le choix de deux pièces sirupeuses de Tchaikovski (la valse-scherzo op. 34 et la 3e Mélodie de l'opus 42), compositeur si attachant par ailleurs, pour savourer en revanche la prestation des artistes dans l'Introduction et Rondo Capriccioso de Camille Saint-Saëns. La pièce est non seulement jouée avec une bonhomie communicative, mais avec une parfaite compréhension des ressorts humoristiques de cette œuvre, trop souvent prise à la hussarde et ici admirablement restituée. Chose évidemment rendue possible par l'impeccable maîtrise technique de la partition, ce qui n'est pas peu dire.
Paganini est au programme, avec Le Streghe (Danse des sorcières) et les Variations sur une seule corde sur des thèmes de l'opéra Moïse de Rossini. Dois-je avouer un profond manque d'intérêt pour cette musique vouée à la seule virtuosité ? Aussi me bornerai-je à souligner la dextérité de Tomescu, époustouflante, au service de bien peu de chose en vérité. Much ado about nothing ! En contraste, salutaire Pablo de Sarasate avec sa Mélodie tzigane (Zigeunerweisen) op. 20, sincère hommage rendu aux laoutars d'Europe centrale, sans profondeur factice mais avec une verve assumée. Prestation pleine de chic du violoniste, un peu trop discrète peut-être du pianiste qui peine à faire entendre ses imitations du cymbalum dans l'exubérant finale.
Les deux œuvres du Polonais Wieniawski complètent heureusement le programme. La belle Légende op. 17 aux accents mystérieux se développe en nobles cantilènes alors que les Variations sur un thème original op. 15, enjouées et pyrotechniques, offrent une agréable conclusion à un récital bienvenu.
Bienvenu, certes, mais avec un arrière-goût un peu mitigé ; Alexandru Tomescu est un violoniste de très grand talent, cela semble acquis, mais la concurrence est aujourd'hui si élevée que l'on ne saurait dire si ces quelques pièces à l'intérêt inégal suffiront à sa reconnaissance. L'on ne peut qu'encourager les agents artistiques à lui proposer enfin un répertoire à la mesure de son art : les sonates, les grands concertos, non seulement classiques et romantiques mais d'un XXe siècle encore trop délaissé. Et, puisque nous parlons d'un artiste des Carpates, à quand Tomescu dans le Caprice Roumain de Georges Enesco ?

mercredi 15 juillet 2009

Constantin Silvestri à Prague

Forgotten Records, dont nous avons déjà parlé, exploite la veine fertile des enregistrements pragois de l'après-guerre. Une parution récente donne à entendre Édouard Lalo sous la direction de Constantin Silvestri. Le CD est complété par des oeuvres de César Franck par les deux meilleures formations de Bohême, dirigées par des chefs locaux.

Les rares grands concertos pour violoncelle du Romantisme comptent en leur sein le théâtral ré mineur d'Edouard Lalo. A mi-chemin temporel des sommets signés Robert Schumann et Antonín Dvořák, la partition de Lalo, moins aboutie, reste fermement ancrée au répertoire. La faiblesse de la littérature pour cette forme n'explique ce succès, tant l'oeuvre du Français sait fasciner par ses accents dramatiques (les célèbres coups de boutoir de l'orchestre du Prélude, répondant à la tragique cantilène du soliste) tempérés par le charme primesautier de l'intermezzo médian. Dommage que le finale et sa coda, trop convenus, compromettent l'impression initiale et laissent un goût mitigé dans l'oreille.



Redoutable partie pour le soliste. Son jeu, détaché de la masse orchestrale, est exposé à tous les risques. Mais André Navarra est un musicien hors pair, rompu au défi. Ce jour de 1953, en compagnie d'une Philharmonie Tchèque sobrement conduite par Constantin Silvestri, il sait illuminer une partition qui lui est chère. Sa technique irréprochable sert un parti-pris mélodique constant. Le chef roumain se refuse à employer la puissance de l'orchestre à son maximal, comme ont coutume de le faire tant de directeurs de second ordre dans les minutes initiales du Concerto. Et l'on sait combien il est courageux, pour un chef, d'accepter l'effacement derrière un soliste promis à tous les honneurs.
Beau travail de Forgotten Records, qui parvient à faire oublier l'origine microsillon de la source originale. Précisons cependant que le CD officiel Supraphon savait déjà éviter le son désagréable de tant d'enregistrements historiques chez ce label. Grâce en soit rendue à la simple monophonie !
Dans ce même CD Supraphon, les compléments ont leur importance : les deux Rhapsodies d'Enesco, superlatives, sont même mieux magnifiées que chez Dorati ; l'orchestre de Talich et Ančerl donne alors sa pleine mesure. Une belle Rhapsodie espagnole de Maurice Ravel clôt le récital. On peut regretter que Silvestri, encore titulaire jusqu'à la fin de cette année 1953 de la Philharmonie bucarestoise, n'ait pas choisi d'honorer sa nation musicale en proposant à Navarra la peu fréquente (et exigeante, quoiqu'on en dise) Symphonie Concertante d'Enesco.


Les deux œuvres de César Franck qui complètent le CD Forgotten Records sont plus rares. Singulières Variations symphoniques pour piano et orchestre, dans lesquelles le pianiste se détache de la masse orchestrale sans pour autant s'y opposer. L'option concertante est ici hors de propos : pas grand chose à voir avec les vigoureuses variations d'un Liszt ou d'un Rachmaninov. La douce poésie de Franck annonce plutôt la Symphonie sur un chant montagnard de son élève et continuateur Vincent d'Indy. Dès l'incipit, l'orchestre, sur une scansion de iambe, questionne les anapèstes du soliste. Divers épisodes éthérés rendent pleine justice au surnom de Franck - "Pater Seraphicus" - avant de culminer en une joie naïve, une sorte de ronde enfantine où l'on chercherait en vain la moindre pesanteur.

La très discrète Eva Bernátová s'acquitte sans coup férir de sa partie pianistique, même s'il est permis de trouver son martèlement un peu trop insistant dans la conclusion. Václav Smetáček, chef historique du Symphonique de Prague, n'est pas particulièrement réputé pour sa familiarité avec la musique française. Il ménage cependant avec métier ses musiciens, dont les cordes héroïques savent ici chanter en un unisson sans faille.


Le chasseur Maudit offre un tout autre aspect de Franck. Ce poème symphonique, on ne le sait pas assez, est une sorte de Symphonie fantastique en résumé, avec ses quatre mouvements enchaînés mais bien caractérisés (les connaisseurs de musique tchèque ne manqueront pas de faire le rapprochement avec Polednice, la Sorcière de Midi, d'Antonín Dvořák). César Franck s'inspire d'une ballade de Gottfried August Bürger. Chaque strophe est un mouvement du poème symphonique. Respectivement : Andantino quasi allegretto, Poco più animato, Molto lento et Allegro molto – Quasi presto. Voici le texte de Bürger, tel qu'il apparaît en préface de la partition de César Franck (disponible en ligne à l'adresse http://imslp.info/files/imglnks/usimg/4/43/IMSLP13678-Franck_-_Le_Chasseur_Maudit__score_.pdf). Il est si court qu'un résumé serait, au mieux, une paraphrase malhabile.

C'était dimanche au matin ; au loin retentissaient le son joyeux des cloches et les chants religieux de la foule... Sacrilège ! Le farouche comte du Rhin a sonné dans son cor.

Hallo ! Hallo ! La chasse s'élance par les blés, les landes, les prairies - Arrête, comte, je t'en prie, écoute les chants pieux. - Non... Hallo ! Hallo ! - Arrête, comte, je t'en supplie ; prends garde... Non, et la chevauchée se précipite comme un tourbillon.

Soudain, le comte est seul ; son cheval ne veut plus avancer ; il souffle dans son cor ; et le cor ne résonne plus... une voix lugubre, implacable le maudit ; Sacrilège, dit-elle. Sois éternellement couru par l'enfer.

Alors les flammes jaillissent de toutes parts... Le comte, affolé de terreur, s'enfuit, toujours, toujours plus vite, poursuivi par une meute de démons... pendant le jour à travers les abîmes, à minuit à travers les airs...

La vision de Michel Plasson, chez EMI Classics, est fort justement réputée. Le chef français sait faire vivre la moindre nuance de la partition (y compris dans la cellule rythmique de l'appel du cor) et la prise de son parvient à restituer de lointains contrechants des cuivres. Plasson réussit même - grande qualité - à obtenir des musiciens du Capitole de Toulouse un salutaire et si éloquent respect du silence (écouter, par exemple, les mesures avant le Molto Lento).

Quatre décennies plus tôt, dans la salle du Rudolfinum de Prague, Karel Šejna imprimait un élan tout aussi vif à l'orchestre de la Philharmonie Tchèque. En dépit d'un minutage quasi identique à celui de Plasson, Šejna a un engagement certainement moins "littéraire" que ce dernier. En revanche, comme souvent chez lui, l'on note un soin manifeste porté aux détails. Les flammes de l'enfer qui peu à peu surgissent autour du chasseur maudit (conducteur : lettre L, plus animé) et engagent la satanique course à l'abîme ? Une simple phrase aux violons, en apparence discrète, anodine même. Mais, chez Šejna, quel effet ! La réputation des cordes tchèques n'est nullement, sur cet exemple, usurpée.
On ne peut passer sous silence une autre version, bien plus célèbre, du Chasseur maudit avec la Philharmonie Tchèque. Au pupitre, le Français Jean Fournet. Captée en 1967, année de relative libéralisation, alors que la prestigieuse phalange pragoise s'ouvrait à de nombreux chefs étrangers (Serge Baudo, Paul Kletski, Lovro Von Matacic, Antonio Pedrotti...), cette prestation opulente reste, étonamment, moins passionnante que celle de Šejna. Peut-être en raison d'une pâte sonore un peu trop passe-partout ? En stéréo, on l'aura compris, Plasson reste incontournable.
La source LP du compact Forgotten Records passe inaperçue. La dynamique reste satisfaisante.

Références citées dans cet article :

Forgotten Records fr 201 : Edouard Lalo, Concerto pour violoncelle et orchestre en ré mineur.
André Navarra, violoncelle. Orchestre Philharmonique Tchèque, direction Constantin Silvestri.
César Franck, Variations symphoniques pour piano et orchestre.
Eva Bernátová, piano. Orchestre Symphonique de Prague, direction Václav Smetáček.
César Franck, Le chasseur maudit.
Orchestre Philharmonique Tchèque, direction Karel Šejna.

Emi Classics 5 55385 2 : César Franck, Le chasseur maudit + autres poèmes symphoniques français.
Orchestre du Capitole de Toulouse, direction Michel Plasson.

Supraphon Crystal Collection 11 0613-2 : César Franck, Le chasseur maudit + Symphonie en ré mineur, Les Djinns.
Orchestre Philharmonique Tchèque, direction Jean Fournet (Sir John Barbirolli dans la Symphonie).

lundi 6 juillet 2009

Raretés d'Enesco en CD

Un CD récent du label Forgotten Records propose des enregistrements rares de Bach et Beethoven par Enesco. Cette nouvelle parution nous donne l'occasion d'évoquer l'art du maître roumain de l'après-guerre avec deux de ses compositeurs de prédilection.


Bach et Enesco : loin d'une simple rencontre de compositeur à interprète, il faut ici célébrer la passion qui fit allier, au-delà des âges, le père de toutes les musiques à l'un des plus talentueux musiciens du XXe siècle. Plus qu'une passion, une fusion. Bach, la musique même, dans sa complexe évidence, son inépuisable contrepoint, ses mises en abymes défiant l'esprit. Et Enesco, natif d'un temps où la virtuosité était un but et non un moyen, mais sachant si tôt éluder pareille chausse-trape pour servir la musique telle qu'elle devrait être. Sans fard, intelligente, belle.

Certes, jamais Bach n'a quitté le pupitre d'une élite éclairée, n'en déplaise aux marchands de kitsch pour qui le maître ne devrait sa renaissance qu'après des décennies de ténèbres. N'empêche ! Busoni doit le romantiser pour convaincre, Casals lui-même était partisan d'une approche très personnelle et si marquée par le goût de l'époque. Plus tard, Stokowski osera philharmoniser Bach et accompagner même les images déjà sirupeuses de Walt Disney.

Rien de cela chez Enesco. Sa vision de Bach est à la fois datée et intemporelle. Datée ? Oui. Le terme ne se veut pas péjoratif. Il dénote que sous sa direction, les Concertos Brandebourgeois résonnent comme un témoignage des années 1950. Oserait-on encore aujourd'hui jouer le BWV 1050 comme le faisaient Jean-Pierre Rampal, Christian Ferras et Céliny Chailley-Richez ? Une flûte moderne ? Un violon non baroque ? Sacrilège ! Et que dire de l'anachronique piano ?

Intemporelle. Les musiciens de l'Association des Concerts de Chambre de Paris prouvent combien cette musique réfléchit (tel un miroir d'intelligence) la passion qu'on met en elle. Leur vision, sous la baguette du vieil Enesco, respire une joie séraphique. Le tempo est juste lent : un peu moins vif, et l'ennui s'installerait. Mais un peu plus rapide, et les harmonies se télescoperaient entre elles, dénaturant le message musical. Le maître roumain n'oublie pas que les instruments de Bach étaient moins faciles à manipuler, que cette musique était écrite pour de grandes salles voûtées où l'écho avait son rôle. Alors, accélérer la battue ne serait pas souhaitable, quoique rendu possible par la facture contemporaine. De la musique avant toute chose.

Le pianiste Charles Rosen, je crois, narrait avec talent la qualité de la musique de Bach si remarquable par ce qu'elle suggère - ce qui explique pourquoi des traitements propres à défigurer d'autres compositeurs conviennent sans grand dommage aux partitions du Kantor. J'apprécie au plus haut point les musiciens baroqueux (terme, en revanche, qui me révulse), mais cela ne me privera jamais du plaisir de goûter l'art si précieux d'Enesco et de ses musiciens. Faut-il se féliciter de vivre à une époque où le choix n'est imposé ni par l'offre, ni par la doxa !

Le CD Forgotten Record reprend deux parutions Decca (BWV 1044 et BWV 1050), déjà reportées par le label canadien Oryx (BHP 907), qui propose en plus le BWV 1057 pour piano et deux flûtes. Le report des deux labels est réalisé avec soin. Tout au plus ai-je noté, sur mon installation, quelques passages du Forgotten Records où le diamant semble "accrocher" le sillon.

Forgotten Records offre en complément une rareté d'Enesco, cette-fois ci en tant que violoniste. Il convient de rappeler que ce musicien exceptionnel a peu enregistré, et qu'il a mal enregistré : quand il était jeune, la technique de captation sonore était immature ; plus tard, c'est lui-même qui sombrait dans un âge marqué par la maladie et les douleurs articulaires. C'est, hélas ! la situation quand il accepte de confier à Colombia sa vision de la Sonate à Kreutzer, avec la pianiste Celiny Challey-Richez,  sa complice historique. Attaques approximatives, tenue des notes défaillante, virtuosité en défaut ; mais aussi : refus du vibrato si facile, pas de pathos, une vitalité omniprésente. Même diminué, Enesco prouve sa capacité à chanter comme il se doit, à honorer la mémoire du serviteur qu'il n'a jamais cessé d'être. Nous sommes en 1952, déjà. Avant trois années, le musicien ne sera plus. Ce témoignage n'est pas de ceux que l'on écoute pour aborder Beethoven. Là n'est pas son objet ; il s'adresse aux admirateurs du maître roumain, curieux de discerner malgré l'âge et la maladie ce qui fait l'art unique d'un violoniste si rare.

J'avais trouvé à Bucarest un CD local avec le même enregistrement, accompagné de la 2e Sonate de Schumann, toujours avec Chailley-Richez, et l'Andante de la sonate BWV 1003 de Bach. Dois-je le dire ? le report est très nettement en faveur de Forgotten Records. Le CD roumain a bénéficié selon les mots mêmes de Ana-Maria Avram d'un traitement informatisé créé par elle-même et utilisé ici "en première mondiale". Mais le "No noise" (nettoyage des bruits parasites) donne à entendre les musiciens comme au sortir d'une fosse étroite : spectre confiné, signal excessivement artificiel, voire (c'est mon cas) impossibilité de supporter le son plus d'une dizaine de minutes. En comparaison, le report Forgotten Records respire largement, et offre un réel confort d'écoute.

Forgotten Records (fr 171) : Bach, Concerto Brandebourgeois n° 5 en ré majeur BWV 1050 et Concerto pour piano, violon et flûte en la mineur BWV 1044
Céliny Chailley Richez, piano
Christian Ferras, violon
Jean-Pierre Rampal, flûte
Orchestre de l'association des Concerts de Chambre de Paris, direction George Enesco
Beethoven : Sonate pour violon n° 9 en la majeur op. 41 "A Kreutze"
George Enesco, violon - Céliny Chailley Richez, piano

Oryx (BHP 907) : Bach : idem ci-dessus + BWV 1057, avec Gaston Crunelle, seconde flûte

Enescu Edition Modern / KEAN : Beethoven, voir le CD fr 171 + Schumann, Sonate n° 2 en ré mineur op. 121 + Bach, Andante de la sonate BWV 1003