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mercredi 26 mars 2014

Georgescu dirige Franck et Strauss

La firme japonaise Tobu Recordings m'a passé la commande de notices pour accompagner l'édition de CD consacrés au chef George Georgescu. Ci-dessous, voici l'article que j'ai rédigé pour accompagner cette publication d'un enregistrement d’œuvres de César Franck et Richard Strauss.

http://www.tobu-trading.com/shinpu-elect11.html

Georgescu honore la musique de César Franck (1822-1890) tout au long de sa vie artistique. L’œuvre qu’il dirige le plus souvent sont les Variations Symphoniques pour piano et orchestre, données à treize reprises de 1930 à 1962. Le Prélude, choral et fugue, dans l’arrangement réalisé par Gabriel Pierné, est donné quatre fois dans les années 1930. La Symphonie en ré mineur est quant à elle jouée dès 1921 à l’occasion d’un récital consacré à la musique française et russe. Georgescu la dirige encore trois fois jusqu’en 1928, et de nouveau à quatre occasions de 1939 à 1944.

Son ultime interprétation de cette œuvre est celle présentée sur ce CD. Cette prestation qui termine un concert du 15 juin 1964 (1) marque aussi la fin d’une époque : plus jamais Georgescu ne dirigera un orchestre. Le vieux chef est malade de cœur depuis plusieurs années et sa santé continue à se dégrader.

Sous la baguette de Georgescu, la Symphonie de Franck devient une immense prière. Les premières mesures, murmurées dans le souvenir du pianissimo presque inaudible de Nikisch, préludent à une vision fiévreuse, tout en effrois et trémolos. Le chef obtient de ses musiciens une intensité d’interprétation qui souligne la modernité d'une partition longtemps incomprise. La délivrance du Finale, avec le rappel des thèmes musicaux des mouvements précédents selon le principe cyclique, prend ici une ferveur particulière. Il est tentant de voir dans cette salutaire rédemption l’adieu d’un maître.

Richard Strauss (1864-1949) était pour Georgescu un soutien indéfectible et un ami. Le chef le lui rendit bien : il dirigea des oeuvres de Strauss avec constance et amour.

Georgescu est à la fois un chef héritier de la grande tradition berlinoise et un fervent défenseur de la musique contemporaine. Son répertoire comprend des pièces d'Enescu et de la jeune école roumaine, de Ravel et Honegger, de Stravinsky et Prokofiev. Il dirige aussi Sibelius, Khatchatourian, Janáček et Martinů, Britten, Szymanowski, Bartók et Kodály, Respighi et même Gershwin. Cette énumération pourrait encore continuer. Pour ce que nous pouvons en juger, son approche très engagée de la musique moderne procède d'un esprit particulier : c'est qu'il n'est plus le gardien d'une illustre tradition, mais l’un de ses inventeurs, posant les bases d'un nouveau standard d'interprétation. Till Eulenspiegel, enregistré en public le 20 mai 1962, prouve combien Georgescu savait mettre en valeur l'exubérance, l'humour et le lyrisme d'une page exacerbée, sans jamais se départir d'un très grand sens de l'orchestre.

Cette œuvre de Strauss concluait aussi le premier concert de Georgescu à Berlin, le 15 février 1918. Le présent CD permet dès lors d’embrasser de façon symbolique la très longue carrière d’un grand chef.

Alain Chotil-Fani

(1) Concert donné dans la salle de la radio, en raison de l’indisponibilité momentanée de l’Athénée Roumain (Ateneul Român) où se produit habituellement la Philharmonie.

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Georgescu honors Cesar Franck’s (1822-1890) music throughout his entire artistic life. The work he most frequently conducts are the Symphonic Variations for piano and orchestra, performed thirteen times from 1930 to 1962. The Prelude, Chorale and Fugue, in the arrangement carried out by Gabriel Pierné, is performed four times in the 30’s. As for the Symphony in D Minor, it is performed as of 1921 for a recital dedicated to French and Russian music. Georgescu conducts it three more times until 1928, and again on four occasions from 1930 to 1944.

His last interpretation of this work is the one which is presented on this CD. This performance, which ends a concert given on June 15th, 1964 (1), marks the end of an era ; never again will Georgescu conduct an orchestra. The aging conductor suffers from heart problems and his health continues to degenerate.

Under Georgescu’s baton, Franck’s Symphony becomes an immense prayer. The first measures, murmured in a remembrance of Nikisch’s nearly inaudible pianissimo, prelude a feverish vision, filled with terror and tremolos. The conductor is given by his musicians a depth of interpretation which underlines the modernity of a partition, for a long time misunderstood. The release of the Finale, with a recall of the preceding musical themes, following the cyclic form, take on here an exceptional fervor. It is tempting to see in this salutory redemption the farewell of a master.

Richard Strauss (1864-1949) was for Georgescu an unfailing support and a friend. The conductor renders him this fidelity : he conducts Strauss’ works with consistency and love.

Georgescu is at the same time an inheritor in the great Berlin tradition and a powerful defender of contemporary music. His repertory includes pieces by Enescu and the young Romanian school, by Ravel and Honegger, and by Stravinsky and Prokofiev. He also conducts Sibelius, Khatchatourian, Janáček and Martinů, Britten, Szymanowski, Bartók and Kodály, Respighi and even Gershwin. This enumeration could yet be extended. As far as we can judge, his very deeply committed approach to modern music arises from a special position : his is no longer the guardian of an illustrious tradition but one of its initiators, laying the foundations of a new standard of performance. Till Eulenspiegel, recorded in public on May 20th, 1962, proves again how much Georgescu was able to express exuberance, humour, and the lyricism of an exacerbated piece, without ever abandonning a great orchestral feeling.

This work by Strauss concluded also the first concert conducted by Georgescu in Berlin on February 15th, 1918. This CD also allows us, in a symbolic manner, to encompass the great master’s very long career.

English translation by Marian Leclerc-Schroeder

(1) Concert given in the Radio Hall, due to a momentary unavailability of the Romanian Athenaeum (Ateneul Român) where the Philharmonic usually appears.

Georgescu dirige Brahms

La firme japonaise Tobu Recordings m'a passé la commande d'une notice pour accompagner l'édition de CD consacrés au chef George Georgescu. Ci-dessous, voici l'article que j'ai rédigé pour accompagner cette publication d'un enregistrement d’œuvres de Brahms.

http://www.tobu-trading.com/shinpu-elect11.html

Dans une période où les goûts musicaux sont trop souvent dévoyés par des préjugés nationalistes, le violoniste Henri Marteau est l’un des rares artistes français à comprendre et à défendre la musique de Johannes Brahms (1833-1897) (1). Son ami le violoncelliste allemand Hugo Becker, avec qui il joue longtemps en formation chambriste, connaissait personnellement le compositeur de Hambourg. Ainsi, quand le jeune Georgescu remplace Hugo Becker au sein du Quatuor Marteau, il peut bénéficier d’inestimables conseils pour assimiler et interpréter l’œuvre de Brahms. Et quand il devient l’élève d’Arthur Nikish, personne n’avait oublié l’éloge d’un compositeur si intransigeant sur le savoir-faire du chef hongrois.

L’ombre de Brahms plane sur les années de formation du jeune Georgescu. Il ne l’oubliera jamais. A côté de Beethoven, R. Strauss, Enescu et peut-être Wagner, Brahms est l’auteur que Georgescu dirige le plus souvent. Son répertoire inclut le cycle des Symphonies et les quatre Concertos, l’Ouverture tragique, les Variations sur un thème de Haydn et trois lieder avec accompagnement d’orchestre.

A plusieurs occasions, en 1933, 1940 et 1964, il présente un programme entièrement dédié à Brahms. Le présent CD en porte un témoignage avec l’enregistrement issu d’un concert du 23 mai 1964 consacré à la 3e Symphonie en fa majeur et au 2e Concerto pour piano en si bémol majeur, dont Sviatoslav Richter est le soliste. Ce témoignage donne à entendre un Brahms au caractère robuste, résolument symphonique et éperdu de lyrisme (Poco Allegretto) alors que l’Allegro conclusif étonne par ses fulgurances et l’attention portée aux articulations.

Les Variations sur un thème de Haydn semblent avoir été assez rarement jouées par Georgescu. Après des interprétations en 1929 et 1949, il faut apparemment attendre février 1964 pour les retrouver dans un de ses programmes, à l’occasion d’un autre cycle Brahms complété par le 1er Concerto pour piano en ré mineur (avec le pianiste Alexandru Demetriad) et la 2e Symphonie en ré majeur. Le chef roumain prend un soin manifeste à souligner tous les détails d’une partition brillante, jusqu’à l’immense Passacaille finale qu’il fait sonner à la façon d’un hymne triomphal.

Alain Chotil-Fani

(1) Henri Marteau (1874-1934) joue le Concerto pour violon de Brahms à Angers en 1891, plus d’une décennie avant la prétendue « création française » par Lucien Durosoir (Cf. revue Angers-Artiste n° 25 de mars 1891).

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In a time when musical tastes are too often laid astray by nationalistic prejudices, violinist Henri Marteau is one of the few French artists who understood and defended Johannes Brahms’ (1833-1897) music (1). His friend, the German violincellist Hugo Becker, with whom he performed for a long time in chamber ensembles, knew the Hamburg composer personally. So, when the young Georgescu replaces Hugo Becker in the Marteau Quartet, he can benefit from invaluable advice to assimilate and interpret Brahms’ work. And when he becomes Arthur Nikish’s student, no one had forgotten the praise received from a composer who was so uncompromising about the Hungarian maestro’s know-how.

Brahms’ shadow looks down over young Georgescu’s years of training. He will never forget it. Besides Beethoven, Richard Strauss, Enescu and perhaps Wagner, Brahms is the musician who was the most frequently performed by Georgescu. His repertory includes the Symphonies cycle and the four Concertos, the Tragic Overture, the Variations on a Theme by Haydn and three lieder with orchestral accompaniment.

On several occasions, in 1933, 1940 and 1964, he proposes a program entirely dedicated to Brahms. This CD is a testimony to it, with the recording from a concert given on May 23rd, 1964, which includes the Symphony No. 3 in F major and the Piano Concerto No. 2 in B-flat major, with Sviatoslav Richter as a soloist. This recording which allows us to hear a Brahms endowed with a robust nature, resolutely symphonic and filled with lyricism (Poco Allegretto), when the final Allegro surprises us by its fulgurating flashes and the attention it gives to articulation.

The Variations on a Theme by Haydn seems to have been very rarely performed by Georgescu. After his 1929 and 1949 performances, we must wait until February 1964 to hear them in one of his programs, when the occasion of another Brahms’ cycle was completed by the Piano Concerto No. 1 in D minor (with the pianist Alexandru Demetriad) and the Symphony No. 2 in D major. The Romanian conductor gives deep attention to all details of a brilliant partition, up until the superb final Passacaglia which he lets resound in the manner of a triumphant hymn.

English translation by Marian Leclerc-Schroeder

(1) Henri Marteau (1874-1934) performs Brahms’ Violin Concerto in Angers in 1891, more than a decade before the so called « French first performance » by Lucien Durosoir (cf. review Angers-Artiste n° 25, March 1891).

Georgescu dirige Schubert

La firme japonaise Tobu Recordings m'a passé la commande d'une notice pour accompagner l'édition de CD consacrés au chef George Georgescu. Ci-dessous, voici l'article que j'ai rédigé pour accompagner cette publication des deux dernières symphonies de Franz Schubert.

http://www.tobu-trading.com/shinpu-elect11.html



A l’instar de Ludwig van Beethoven, mais en suivant d’autres principes que son contemporain, Franz Schubert (1797 – 1828) ouvre le genre de la Symphonie à de nouveaux horizons. Ce maître du lied transcende la grande forme orchestrale en lui offrant toute l’expressivité de son art mélodique. Avec lui, la Symphonie devient chant et peut exprimer une profondeur lyrique jusqu’alors inouïe. Un autre aspect peut-être plus méconnu de l’art schubertien est l’adoption de musiques populaires, non pas citées à des fins folkloriques ou anecdotiques, mais pour ainsi dire incorporées dans l’essence même de son processus créateur.

Cette alliance novatrice octroie aux œuvres orchestrales de Schubert une remarquable vérité de sentiments. Ses dernières Symphonies en particulier ne ressemblent à rien d’autre qui fût écrit à la même époque. Cela explique sans doute en partie pourquoi ces pages mirent tant de temps à s’imposer, bien des années après la mort du compositeur. L’on peine à imaginer que la Symphonie en do majeur (dite la « Grande », D 944) devint objet de sarcasmes de la part des premiers interprètes.

George Georgescu dirige pour la première fois l’Inachevée (D 759) en février 1920 et ajoute la Symphonie en do à son répertoire une année plus tard. Ces deux œuvres reviennent régulièrement dans ses récitals pendant les années d’avant guerre, jusqu’en 1941 ; il faudra ensuite attendre vingt-deux ans avant qu’il ne dirige encore la « Grande » Symphonie en concert. Le présent enregistrement en propose une captation réalisée lors d’un récital de fin mars 1963 (1). L’Inachevée est quant à elle enregistrée en studio vraisemblablement à la même période.

George Georgescu, qui a tant travaillé la cantilène avec son maître de violoncelle Hugo Becker avant d’embrasser la carrière de chef, savait combien le sens de la mélodie était vital pour servir ces œuvres. Sa direction jamais brutale honore cette musique de l’intime avec une exaltation qui ne cède pas à la tentation de bousculer l’orchestre. Il aborde ces pages avec rigueur et passion, attentif à faire sonner cette Philharmonie de Bucarest dont il était l’architecte historique. Le Finale de la Grande Symphonie, immense chant d’apothéose, donne l’occasion aux musiciens roumains d’exprimer leur art du contre-chant. Le pupitre de violons imprime à ce mouvement un allant irrésistible, jusqu’à la magistrale coda faisant songer au paroxysme d’une fête païenne. Georgescu, chef latin instruit dans la grande tradition germanique, était idéalement placé pour comprendre le caractère de cette musique ouverte sur le monde, comme l’était la cité de Vienne avec ses multiples nationalités qui en faisaient la richesse.

Alain Chotil-Fani

(1) Concert du 30 ou 31 mars 1963, des récitals au programme identique ayant été donnés à Bucarest lors de ces deux dates. Georgescu dirige une dernière fois la Symphonie en do au Festival de Salzbourg le 12 août de cette même année avec la Philharmonie Tchèque.

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Following Beethoven’s example, but other rules than his contemporary, Franz Schubert (1797-1828) opens the symphony genre to new horizons. A master of the lied, he transcends the great orchestral form by providing it with the total expression of his melodic art. With him the Symphony becomes a song, enabling it to express an until then unknown lyrical depth. Another perhaps more unknown aspect of the Schubertian art is the adoption of popular music tunes. These are cited, not for folkloric nor anecdotic reasons, but integrated so to speak in the very core of his creative power.

This new alliance to Schubert’s orchestral works opens it to deep and true feelings. Especially his last Symphonies which resemble nothing else written at the same period. Perhaps this explains partially why these pages needed so much time to be fully recognized many years after the composer’s death. It’s hard to believe that the Symphony in C Major (called the “Great”, D 944) was ridiculed by the first performers.

George Georgescu conducts for the first time the “Unfinished” (D 759) in February 1920 and introduces the Symphony in C Major in his repertory a year later. Both works appear regularly in his recitals during the pre-war years, until 1941. Twenty two years will pass before he directs the “Great” Symphony again in concert. This recording proposes a new take on it carried out during a recital at the end of March 1963 (1). As for the “Unfinished”, it was studio recorded, most probably at the same time.

George Georgescu, who worked so much on the cantilena with his cello master, Hugo Becker, before becoming a conductor, knew how vital the meaning of melody was for these works. Never brutal in his conducting, he provides this intimate music form with an exaltation which does not indulge into putting pressure on the orchestra. He approaches these pages with a rigor and passion, cautious to let resound the Bucharest Philharmonic of which he was an historic initiator. The “Great” Symphony Finale, a huge apotheosis sound, gives an opportunity to Romanian musicians to express their art of the counterpoint. The violin section gives an irresistible boost to this movement, up until the magistral coda, which reminds us of the paroxysm of a pagan festival. George Georgescu, a Latin conductor raised in the great Germanic tradition, was in an ideal position to understand the nature of this music, open to the world, just as the capital of Vienna was endowed with the wealth of its many nationalities.

English translation by Marian Leclerc-Schroeder

(1) The concerts on March 30th and 31st, 1963 : recitals with the same program were given in Bucharest, on these two dates. George Georgescu conducts the work for the last time with the Czech Philharmonic Orchestra at the Salzburg Festival on August 12th, the same year.

George Georgescu le bâtisseur

En 2013, la firme japonaise Tobu Recordings a publié 3 CD consacrés au chef d'orchestre George Georgescu. J'ai été contacté pour la rédaction des notices. Voici donc le premier des articles rédigés pour Tobu : une biographie rapide du maître.

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C’était un chef parmi les plus grands. De ces chefs dont la race est en train de s’éteindre et dont la totale maîtrise et la profonde musicalité savaient se fondre dans la pensée de l’auteur interprété, sans jamais s’installer à sa place. [Henri Barraud, compositeur et directeur de l’ORTF, en 1964]

Après des débuts prometteurs comme violoncelliste du Quatuor Marteau, le Roumain George Georgescu (Sulina, 1887- Bucarest, 1964) doit abandonner son instrument à cause d’une blessure à la main. Avec le soutien de Richard Strauss, il devient alors élève d’Arthur Nikisch. En 1918, Georgescu étrenne sa carrière de chef d’orchestre en dirigeant la prestigieuse Philharmonie de Berlin. Sous son égide, l’orchestre Philharmonique de Bucarest devient une formation d’élite, appréciée par de nombreux chefs et compositeurs venus de l’étranger. Georgescu s’illustre également en tant que chef lyrique en dirigeant plusieurs saisons à l’Opéra de la capitale roumaine.

Des tournées le font connaître sur la scène internationale. Aux Etats-unis, il remplace au pied levé Arturo Toscanini pour la fin de la saison 1926. Georgescu est désormais reconnu comme interprète hors pair, notamment pour les pages orchestrales de Ludwig van Beethoven, Johannes Brahms et Richard Strauss, avec qui il conserve un lien privilégié. Son vaste répertoire offre également une place de choix à la musique roumaine contemporaine.

Pendant la deuxième guerre mondiale, les services de propagande exploitent son talent. En 1944, la Roumanie change de camp et s’engage au côté des Alliés. Ce renversement d’alliance provoque sa mise à l’écart, une décision qui suscite l’indignation de George Enescu, le plus grand compositeur du pays.

Georgescu est réhabilité en 1953 (1). Il retrouve la Philharmonie de Bucarest et en conserve la direction jusqu’à sa disparition, onze années plus tard. En 1955, l’orchestre prend le nom de « Philharmonie George Enescu ».

Cette dernière période est marquée par de nouvelles tournées à succès (USA, 1960) et plusieurs enregistrements, dont une intégrale des Symphonies de Beethoven très remarquée (2). A sa mort, Georgescu est considéré comme l’un des derniers dépositaires d’une illustre tradition de direction d’orchestre, alliant « une étonnante sensibilité au détail avec une immense intelligence (…) lorsqu’il développait l’ensemble d’une œuvre » (Msistlav Rostropovich).

Alain Chotil-Fani

Alain Chotil-Fani est l’auteur du livre « Antonín Dvořák , un musicien par-delà les frontières » (éditions Buchet-Chastel) en coopération avec Éric Baude.

(1) Il faut sans doute voir dans cette décision une conséquence de la mort de Staline, mort quelques mois plus tôt. Constantin Silvestri, jusqu’alors titulaire de la Philharmonie, est nommé directeur de l’Opéra roumain et de l’orchestre de la Radio. Certaines sources parlent d’une injustice dont Georgescu serait l’instigateur. Il paraît toutefois établi que le grand chef roumain n’était pas impliqué dans l’action politique. Son aura internationale était telle que le maintenir à l’écart devenait difficile. Du reste, Georgescu devait rendre à Silvestri le plus beau des hommages en dirigeant avec panache sa Toccata symphonique au cours du Festival Enescu de 1958.

(2) Disponible chez Tobu Recordings

Sources :

  • Georgescu Tutu, « George Georgescu », ediţia  a II-a revizuită şi adăugită, Bucureşti, Editura Muzicală, 2001 Cosma Viorel (sous la direction de), « Dirijorul George Georgescu / Mărturii în contemporaneitate », Bucureşti, Editura Muzicală, 1987
  • Chotil-Fani Alain, site internet « Souvenirs des Carpates », http://souvenirsdescarpates.blogspot.fr


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He was among the most famous conductors. A conductor whose race is dying and whose total command and profound musicality knew how to blend into the feelings of the author he was performing, without ever taking over his role. (Henri Barraud, composer and director of the ORTF, in 1964)

After a promising start as a cellist in the Marteau Quartet, the Romanian George Georgescu (Sulina, 1887 - Bucharest, 1964) must abandon his instrument due to a hand wound. With the support of Richard Strauss, he then becomes one of Arthur Nikisch’s students. In 1918, Georgescu begins his career as a conductor in directing the prestigious Philharmonic of Berlin.

Under his aegis, the Philharmonic Orchestra of Bucharest becomes an elite formation, appreciated by numerous foreign conductors and composers. Georgescu also becomes renown as a lyric conductor while directing the Opera for several seasons in the Romanian capital. His tours make him well known on the international scene. In the United States, he stands in for Arturo Toscanini at the end of the 1926 opera season. Georgescu is henceforth recognized as an outstanding performer, notably for the orchestral pages of Ludwig van Beethoven, Johannes Brahms and Richard Strauss, with whom he retains privileged ties. His vast repertory also gives a choice place to contemporary Romanian music.

During the second world war, the propaganda services make use of his talent. In 1944, Romania changes sides and commits itself to the Allied cause. This reversal of alliances forces Georgescu to step aside. Such a decision incites the indignation of the greatest Romanian composer, George Enescu.

Georgescu’s name is cleared in 1953 (1). He returns to the Bucharest Philharmonic where he will keep the director’s title, until his death, 11 years later. In 1955, the Orchestra takes on the name of « George Enescu Philharmonic » .

This last period is marked by new successful tours (USA, 1960) and by several recordings, among which the remarkable complete Beethoven Symphony Cyle (2). At his death, Georgescu is considered to be one of the last depositaries of an illustrious tradition of orchestral conducting, combining « a surprising sensibility to detail with a great intelligence (...) whenever he performed an entire work." (Msistlav Rostropovich).

Alain Chotil-Fani - English translation by Marian Leclerc-Schroeder

Alain Chotil-Fani is the author of the book : « Antonín Dvořák , un musicien par-delà les frontières  » (Editions Buchet-Chastel) in collaboration with Éric Baude.

(1) One must undoubtedly see in this decision a consequence of Stalin’s death several months earlier. Constantin Silvestri, up until this time holder of the Philharmonic, is named Director of the Romanian Opera and the Radio Orchestra. Some sources speak of an injustice of which Georgescu would have been the perpetrator. It seems certain, however, that the great Romanian conductor was not involved in any political action. His international prestige was such that keeping him in the background became difficult. Moreover, Georgescu later rendered the most beautiful homage to Silvestri by directing with panache his symphonic Toccata during the Enescu Festival in 1958.

(2) Available at Tobu Recordings

Sources :

Georgescu Tutu, « George Georgescu », ediţia  a II-a revizuită şi adăugită, Bucureşti, Editura Muzicală, 2001 Cosma Viorel (under the conduction of), « Dirijorul George Georgescu / Mărturii în contemporaneitate », Bucureşti, Editura Muzicală, 1987

Alain Chotil-Fani’s Internet website « Souvenirs des Carpates », http://souvenirsdescarpates.blogspot.fr

dimanche 6 novembre 2011

Festival Enesco 1958 : Georgescu, Menuhin, Oistrakh


J’ai évoqué ici la très longue carrière de George Georgescu. Ce chef déjà âgé redevient à la fin de l’année 1953 titulaire de la Philharmonie de Bucarest, à laquelle il décide d’associer le nom de George Enescu après la mort du compositeur. On devine quelle énergie il fallut aux musiciens bucarestois le 18 septembre 1958, dans le cadre du premier festival dédié au grand créateur, pour soutenir un programme d’une telle exigence : une symphonie moderne de près d’une heure, le Concerto de violon de Brahms, celui pour deux violons BWV 1043 de Bach et la complexe Toccata de Silvestri.

La deuxième symphonie « avec cloches » d’Aram Khatchatourian est, comme tant d’autres musiques soviétiques de cette époque, une fresque de guerre. Chants cuivrés accompagnés de timbales, cantilènes patriotiques, épisodes puissants et funèbres – l’on note la citation du Dies Irae dans l’Andante Sostenuto – et apothéose expressive. Cette œuvre bien écrite semble avoir perdu au fil des âges son pouvoir de séduction. L’histoire de l’interprétation a plutôt privilégié le legs de Chostakovitch ou Prokofiev en la matière, sans parler d’autres auteurs moins célèbres. La symphonie de Khatchatourian lasse par sa dimension et son discours énergique mais trop convenu.

La conception de Georgescu rend pleine justice aux intentions du compositeur. Le chef encourage de la voix ses musiciens dont il parvient à exprimer toute la force lyrique et virtuose. Une prestation instrumentale de très haut niveau.

Le Concerto de Brahms rappelle que le chef roumain est l’élève et légataire d’Arthur Nikisch. Georgescu dirige selon la tradition germanique, tout en puissance et avec un soin particulier des articulations. Une approche qui paraît aujourd’hui datée mais qui a longtemps représenté la quintessence de l’art interprétatif brahmsien. Le final s’en ressent, loin du caractère enjoué que d’aucuns savent lui imprimer, d’autant plus que certains passages semblent mal équilibrés. Question de captation sonore ? Le violon de Menuhin est admirable de maîtrise.

Une vision concentrée mais sans grain de folie. Un regret supplémentaire : on aurait aimé que le report ne coupe pas si brutalement l’accord final du mouvement initial et laisse le beau son de la philharmonie s’épanouir dans la salle de l’Athénée.

L’apparition de David Oïstrakh sur la scène au côté de Menuhin fut l’un des points culminants du Festival. L’on connaît la version miraculeuse d’Enesco lui-même avec le tout jeune Menuhin, en 1932. Monteux dirigeait. En 1958, Georgescu remplace Monteux, et Oïstrakh tient la partie d’Enesco au deuxième violon soliste. Rencontre au sommet, sans doute, et que les commentateurs d’un « dégel » entre l’Est et l’Ouest crurent bon de souligner en tant que geste politique. Musicalement, un témoignage sur la façon dont Bach pouvait être perçu au milieu du XXe siècle, qui pourra paraître en dépit de sa maîtrise instrumentale trop daté en 2011.

La Toccata de Constantin Silvestri est un morceau motorique comme la première moitié du siècle les appréciait – à la fois étude sur le rythme et course à l’abîme. Une partition ciselée par Georgescu et ses musiciens, en salut confraternel à celui qui allait quatre jours plus tard diriger la première roumaine de l’opéra Œdipe.

Le CD se termine avec un extrait des entretiens entre Enesco et Gavoty pour la radio française (1951), dans lequel le Roumain évoque sa rencontre avec Yehudi Menuhin. Le passage n’est pas un inédit, mais on est heureux de réécouter ici le maître rappeler combien la reprise en mains de l’enfant prodige fut parfois nécessaire.

La courte déclaration de Georgescu est plus anecdotique.

Un album essentiel aux amateurs du chef d’orchestre historique de la Philharmonie bucarestoise, ou aux mélomanes curieux des œuvres symphoniques de Khatchatourian ou Silvestri, gratifiées ici d’un remarquable panache.

Référence : Editura Casa Radio 271

Archives Festival Enesco 1958

Il faut sans doute mettre au compte du processus de déstalinisation – période dont on sait aujourd’hui qu’elle fut davantage trompe-l’œil que réelle démocratisation – la fondation en 1958 du Festival International Enesco de Bucarest (Festivalul Internaţional "George Enescu"). Cette manifestation culturelle est régulièrement assurée depuis lors, sa dernière édition remontant à cet automne.

La Radio Roumaine a enfin la bonne idée d’exploiter ses archives. Je ramène de Bucarest cinq albums de deux CD chacun, avec une partie des concerts captés en septembre 1958. On ignore si les autres concerts seront édités plus tard ou s’ils sont définitivement perdus. Ainsi le récital d’ouverture sous la baguette de Georgescu, avec la première symphonie d’Enesco dont le thème héroïque sert depuis d’emblème sonore à la manifestation. Je pense aussi à l’orchestre de Philadelphie. Son chef Eugene Ormandy, né Jenö Blau, avait tenu à honorer l’invitation du directeur de la Philharmonie bucarestoise. Certainement d’autres trésors attendent leur révélation. Cela sera l’occasion, espérons-le, d’une future moisson.

La collection se présente bien : couvertures cartonnées avec l’image de l’Athénée, salle historique de la capitale roumaine, sur imprimée par la signature d’Enesco. Notices solidaires de la jaquette, présentation en roumain et en anglais (on aurait aimé aussi en langue française, au regard du rapport qu’Enesco avait avec notre pays). Prix très accessible : 7 euros environ chaque exemplaire. Les minutages et dates d’enregistrement sont précisés.


























vendredi 29 février 2008

Un entretien avec Madeleine Voicu

Madeleine Voicu a longtemps partagé la vie du violoniste Ion Voicu, disparu en 1997. Elle s’attache aujourd’hui à défendre sa mémoire, notamment par la fondation qu’elle dirige (www.ionvoicu.org/foundation.htm). Elle a bien voulu se prêter au jeu des questions-réponses pour le site Souvenirs des Carpates.

Avant toute chose, dites-nous quelques mots sur cette fondation.

La Fondation Internationale Ion Voicu est créée en 1995, avec Yehudi Menuhin comme président d’honneur. Elle est bien « internationale » de par la provenance universelle de ses membres : Zubin Mehta, Salvatore Accardo, Christophe Eschenbach, Marta Argerich, Andrei Serban, Liviu Ciulei en font partie, parmi bien d’autres encore.

Né en 1923, Ion Voicu est très tôt attiré par la musique et manifeste des dispositions évidentes pour cet art, tant et si bien qu’il impressionne même des professionnels…

Il n’avait en effet que 6 ans quand il réclama au Père Noël un petit violon. Et, une fois l’instrument entre ses mains, il passa toute la journée à jouer les mélodies qu’il connaissait.
Sa mère engagea alors un professeur du Conservatoire, qui lui apprit le solfège et la pratique du violon. A quatorze ans, l’élève dépassa le maître. Ion fut présenté à l’Académie Royale de Musique à Bucarest, où il fut accepté directement en cinquième année. Deux ans plus tard, il termina ses études.

Une fois diplômé, il débute une carrière de musicien d’orchestre. Il est alors remarqué par Theodor Rogalski, directeur de l’orchestre de la Radio, et le célèbre Wilhelm Mengelberg.

Il fut engagé dans l’orchestre symphonique de la Radio. Dès la première répétition, il savait jouer parfaitement sa partition. Aussi s’ennuyait-il ferme pendant les autres répétitions. Le célèbre chef d’orchestre Wilhelm Mengelberg le remarqua et le mit à la porte !
Le directeur de l’orchestre Theodor Rogalski invita Mengelberg, pendant une pause, à écouter un violoniste très doué. Mengelberg fut surpris de reconnaître celui qu’il venait de renvoyer.
Par amabilité envers Rogalski, il accepta de l’écouter quelques minutes. L’audition se prolongea plus d’une demi-heure. Mengelberg dit alors à Rogalski : « Ce jeune homme n’est pas fait pour jouer assis dans l’orchestre, mais debout comme soliste sur la scène. »
Une semaine plus tard, maître Rogalski programma le jeune violoniste. Ion Voicu débuta avec le Concerto de Wienawski. Ce fut le commencement. Rapidement, il donna des concerts à l’Athénée et des récitals.

Après guerre, il remporte un concours de violon organisé par George Enesco et Yehudi Menuhin. Son amitié avec les deux musiciens remonte-t-elle à cet événement ?

Après avoir remporté le concours, il choisit de se rendre en Suisse pour étudier le jeu d’autres artistes et suivre des cours de maîtrise.
Avec Enesco, ce fut une relation de maître à disciple. La grande amitié avec Yehudi devait se développer avec le temps, devenant très profonde et loyale.

En 1950, il est le soliste de la Philharmonie de Bucarest. Il décide cependant d’aller perfectionner son art à Moscou quatre années plus tard. Cela peut paraître surprenant… était-il insatisfait de son jeu ? Les deux années passées en Russie, auprès des maîtres Abram Yampolsky et David Oïstrakh, ont-il renouvelé sa façon de jouer ?

A la fois soliste de la Philharmonie de Bucarest et confronté au remarquable essor de sa carrière, Ion Voicu réalisait des tournées dans toute l’Europe. Il voulut cependant assurer que sa façon d’aborder les oeuvres était dans l’esprit des compositeurs. Il se rendit alors en Russie pour recevoir l’enseignement d’Abram Ilici Yampolsky.
Yampalsky, âgé de 92 ans, était le dernier disciple en vie de Auer, fondateur de la fantastique école russe de violon.
La deuxième année, Yampolsky mourut. Alors Ion Voicu alla chez David Oïstrakh qui le reçut en confrère. Ensemble, ils étudiaient chez Dodik (diminutif de David en Russe, ndlr) des journées entières, mangeant, se reposant et étudiant de nouveau. Parfois, la soirée était consacrée au cinéma, en compagnie de leurs épouses Tamara Ivanovna et Madeleine.
Tous quatre devinrent de grands amis – ils le restèrent pour toujours.
En 1956, le ministre de la culture roumain rendit visite à son homologue soviétique, qui lui parla du « génial violoniste Ion Voicu », déplorant que l’État laisse un tel talent jouer sur un violon médiocre.
Après son retour en Roumanie, avec la recommandation de la ministre de la culture et le soutien d’un membre très important du gouvernement qui fut présent à ce grand concert de Belgrade, Ion Voicu alla à Londres chez Hill, en France chez Vidoudez et en Suisse chez Henri Werro où il trouva enfin le violon de ses rêves, le Strad 1702 surnommé alors Lukens-Elder. De nos jours, l’instrument porte le nom d’Elder-Voicu.

A partir de la fin de la décennie 1950 il fait ses débuts « à l’ouest », en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Un défi redoutable au vu des grands noms du violon de cette époque, disputés par de prestigieuses firmes discographiques. Et cependant, Ion Voicu parvient à s’imposer.

Il a fait ses débuts « à l’ouest » après 1955 et aux États-Unis au début de 1960. En Grande-Bretagne, il enregistra pour Decca-House avec le London Symphony Orchestra. Aujourd’hui on trouve des reports en CD des disques vinyles de cette époque. Il est alors considéré comme l'un des cinq plus grands violonistes de cette période. Rappelons que Yehudi Menuhin, David Oistrakh, Henryk Szering et Isaac Stern étaient alors en activité. Il se lia d’une grande amitié avec tous les quatre, les retrouvant à l’occasion de concerts prestigieux, de festivals ou siégeant dans les mêmes jurys de concours internationaux

En 1969, il fonde l’Orchestre de Chambre de Bucarest, et quelques années plus tard il est nommé chef de la Philharmonie George Enesco. Comment Ion Voicu vivait-il cette expérience de chef d’orchestre ? A-t-elle modifié son rapport à la musique ?

Il fonde l’orchestre de chambre « Bucarest » sur le conseil de Yehudi. Il fait des tournées avec l’orchestre comme soliste et chef d’orchestre. Beaucoup de grands solistes, à un moment donné de leur carrière, souhaitent ainsi parfaire leur art en s’investissant dans la direction d’orchestre.
En 1972 il est nommé, après avoir reçu de nombreuses sollicitations, directeur général de la Philharmonie George Enesco. Il accepta en posant ses conditions pour la Philharmonie – toutes auront été respectées pendant la dizaine d’années de sa direction.
Il a agrandi l’orchestre, l’a perfectionné, et a organisé beaucoup de tournées avec la Philharmonie. De grands artistes venaient se produire comme solistes à Bucarest, par amitié pour Ion Voicu.
Citons ainsi Elisabeth Schwarzkopf et surtout Sergiu Celibidache qui, voyant la perfection de l’orchestre philharmonique, est revenu trois fois dans une même année.

Ion Voicu se prononçait-il sur l’art de ses confères virtuoses ? Parmi les solistes qu’il a pu écouter, lesquels appréciait-il particulièrement ?

Il appréciait beaucoup ses confrères virtuoses et aussi les pianistes Richter, Gilels, Weissenberg et, parmi la jeune génération, Daniel Baremboïm, Itzhak Perlman ou Christophe Eschenbach…
Il a joué le Double Concerto de Bach avec Yehudi, Oistrakh, Szeryng. Il donna des sonates avec Hepzibah Menuhin, Christophe Eschenbach ou Monique Haas.

Ce qui frappe à l’écoute de Ion Voicu, c’est à la fois sa maîtrise technique et l’immense amour qui transparaît pour la musique qu’il jouait. Son vaste répertoire comportait tous les grands concertos ainsi que des œuvres moins connues de compositeurs roumains. Sauriez-vous dire quelles musiques le touchaient le plus ?

Il avait un répertoire important, composés de classiques et de modernes. Ainsi il joua des compositeurs comme Uuno Klami ou Mihai Jora, Alexander Balanescu et naturellement Enesco. Plusieurs compositeurs, roumains ou étrangers, lui ont dédié des œuvres.
S'il adorait Mozart, il mettait tout son cœur dans le moindre de ses concerts.

Par ailleurs, Voicu a lui-même composé. Son court morceau pour violon seul intitulé Lendemain de noces (Dimineata dupa nunta) est gorgé d’humour, et en même temps un si bel hommage à l’art des lautars.

Comme Enesco, il se plaignait de n’avoir pas assez de temps pour composer. Hormis le tableau Lendemain de noces, il a écrit une Sonate pour violon solo, une composition In memoriam George Enesco, quelques variations sur une vieille mélodie roumaine, sur Happy Birthday pour ses enfants, des variations sur Hänschen Klein et une œuvre pour orchestre de chambre.

Si vous aviez à proposer aux mélomanes français les enregistrements les plus représentatifs de son jeu, que conseilleriez-vous ?

L’on trouve de très bons enregistrements sur CD : Paganini avec Dresdner Philharmonie et Heinz Bongart, Mendelssohn et Bruch avec le LSO et R. Fruebeck de Burgos, ou encore beaucoup de concerts avec George Georgescu, le Concerto de Brahms avec Iosif Conta, etc.

Parlons un peu de vous. Êtes-vous, vous-même, musicienne ? En quelles circonstances avez-vous connu Ion Voicu ?

Que dire à mon sujet ? Oui, j’ai fait le conservatoire de Bucarest – piano principal – et j’ai joué avec Ion Voicu avant de l’épouser et de partir avec lui partout dans le monde. Je ne pouvais pas étudier autant que ce métier l’exige ; et encore aujourd’hui, je déteste ceux qui veulent être sur scène – mari et femme – alors que leur talent n’est pas égal. C’est pourquoi j’ai vécu dans l’ombre de Ion Voicu, une personnalité admirable aussi bien comme artiste que comme homme.
C’est le grand ami de nos parents le chef d’orchestre George Georgescu, pour moi « Onkel Gogu », qui me présenta le jeune artiste si prometteur en 1948.

Avant de nous quitter, encore quelques mots sur la Fondation. Quelles actions récentes avez-vous menées ?

Les actions récentes de la Fondation perpétuent celles initiées par ses créateurs. Il s’agit surtout d’aider les jeunes talents à se mettre en valeur dans divers concerts, concours ou « master classes ».

L’année dernière, son violon, un Stradivarius ayant appartenu à Joseph Joachim, a été attribué au jeune et très talentueux virtuose Alexandre Tomescu. Parmi les solistes de la nouvelle génération, qui verriez-vous comme héritier de l’art interprétatif de Ion Voicu ?

Le Stradivarius qui porte maintenant le nom Elder-Voicu fut en effet attribué au jeune et talentueux A. Tomescu. Pour la suite de votre question, no comment…

Ion Voicu est étonnamment peu connu en France. Aussi tous les mélomanes espèrent que l’action de la Fondation permettra de réparer cette injustice.

La Fondation possède un documentaire de trois heures réalisé par la TV roumaine sur Ion Voicu. C’est peu mais mieux que rien ! Je le tiens à votre disposition pour une éventuelle transmission à la télévision française.

Il y a encore tant de choses à dire sur Ion Voicu…

Nous n’en doutons pas. Avec un peu de chance, votre proposition retiendra l’attention de quelque producteur mélomane. Dans cette attente, merci de votre participation au site Souvenirs des Carpates.

Propos recueillis par Alain Chotil-Fani, avec un grand merci à Cati Sandru pour son amicale (et efficace !) participation.