samedi 21 janvier 2012

Cinq plus trois : les symphonies de Pascal Bentoiu


Enfin ! Pascal Bentoiu, prolifique compositeur né en 1927, est aujourd’hui honoré par Electrecord d’une édition intégrale de ses symphonies. On désespérait de la capacité du label roumain à renouveler enfin son catalogue, après tant d’offres décevantes, d’interprètes fatigués ou de compilations ouvertement commerciales. Voilà chose faite avec cette découverte passionnante.

Ce coffret intitulé « 8 Simfonii şi un Poem » (8 Symphonies et un poème) ajoute le poème symphonique intitulé Eminesciana III, en hommage au poète romantique Eminescu, au cycle symphonique intégral. La notice – en roumain et en français, s’il vous plaît, et de la main même du compositeur – éclaire l’auditeur sur les neuf partitions ici présentées. Dans la suite de l’article, je ferai appel entre guillemets à ce texte de qualité. Le coffret porte la référence EDC 972-976.


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Cette notice surprend par l’explication du « grand projet » qui présida à l’écriture de ce vaste cycle. Pendant un peu plus de 20 années, de 1965 à 1987, Pascal Bentoiu réalisa patiemment un plan d’ensemble anticipé avec soin.

La première symphonie fut en effet une sorte d’exercice préparatoire à l’écriture de l’opéra Hamlet. Son caractère austère est en contraste complet avec la joviale deuxième symphonie. Ayant sous les yeux deux œuvres si dissemblables, le compositeur posa le plan de ses trois futures symphonies : celles aux numéros impairs seront « introspectives, voire tragiques » ; quant aux autres – les numéros 2 et 4 – elles se devront d’être « extraverties, explosives, parfaitement libres ».

Voilà dessiné le premier « grand projet symphonique » de Pascal Bentoiu. Il fut entièrement réalisé en 1979 avec la réalisation de la 5e Symphonie. Cette expérience de composition s’avéra fertile. Le compositeur avait enrichi sa palette de nouvelles techniques. Il décida de les mettre en application dans un nouveau cycle de trois symphonies :

« Incité par la technique modale que j’avais mise au point à l’occasion des Quatuors op. 27, j’ai imaginé un nouveau groupe de trois symphonies apparentées, cette fois-ci, aux beaux-arts : la 6e à la peinture, la 7e à l’architecture et la 8e à la poésie ».

Voilà pourquoi les symphonies de Bentoiu se décomposent selon les propres mots de l’auteur en deux cycles, obéissant chacun à un canevas anticipé et mis en application avec rigueur. Entrons dans le détail de cet étonnant Cinq plus Trois.

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La première symphonie op. 16 (1965) est en trois mouvements Allegro vivace, Adagio et Allegro. L’absence de Scherzo illustre le dessein austère de la partition, dans laquelle l’auteur s’est efforcé de construire une œuvre cohérente sur un matériel thématique délibérément restreint. Un « sérieux exercice d’orchestration » ? On pourrait en douter tant l’œuvre est habile, sans jamais s’enfermer dans une filiation stérile de maîtres du passé ou d’imitations pseudo-folkloristes. Connaît-on un autre exemple de symphonie composée en guise d’entraînement, quand un Brahms repoussa tant d’années l’achèvement de son premier opus dans le genre ?

Comme les autres partitions à venir, cette symphonie inaugurale affirme une modernité tranquille et accessible. La sévérité des deux premiers mouvements est accentuée par des tensions non résolues, que laisse éclater l’Allegro final dans une série de variations.

Neuf années plus tard (1974), la deuxième symphonie op. 20 offre un étonnant caractère de joie sans arrière-pensées. On sait combien il est difficile pour un créateur d’exprimer la bonne humeur sans verser dans la bêtise, la complaisance navrante, le « rire de l’ange » de Milan Kundera. Rien de cela ici. Pascal Bentoiu exacerbe son art pour lui imprimer accents de musique populaire contemporaine, de jazz et peut-être même de music-hall. Le finale Allegretto giusto est un remarquable chant de jubilation tendu vers la péroraison des cuivres jusque-là muets. Je verrais volontiers dans la plus interprétée des symphonies de Pascal Bentoiu l’hommage enjoué d’un maître européen à ses pairs américains.

La troisième symphonie op. 22 – impaire, donc sévère – est écrite deux années plus tard (1976). Bentoiu invente : « elle se compose de séquences de gestes musicaux, successivement présentés en structures majeure, mineure et atonale ». Son premier mouvement est parcouru par une course éperdue qui passe de pupitre en pupitre. Le mouvement central, lent, est une vaste passacaille développée en 18 variations, « peut-être déprimante ». Le Finale bouillonnant laisse enfin s’exprimer une mélodie dépouillée qui s’éteint sur « douze accords complexes, identiques, toujours plus espacés ». La conclusion porte en exergue les mots de Matthieu 24:30 :


et tunc apparebit signum Filii hominis in caelo

Alors le signe du Fils de l'homme paraîtra dans le ciel (traduction de Louis Segond) 


La pastorale éthérée des premières mesures de la Symphonie n° 4 op. 25 (1978) se développe en une polyphonie complexe avec chants de glockenspiels, cloches et gamelans. Comme dans un rêve, la joie naïve des violons semble répondre à l’atmosphère idyllique de la 2e Symphonie. Le mouvement s’achève par la réexposition du matériel initial. Le curieux Lento dessine une sorte de jardin enchanté sur modes byzantins, alors que l’Allegro final surprend par la vivacité de ses cordes sur basse électrique, avant de s’éteindre dans l’écho de battements de cœur.

Cette œuvre, remarquable par son instrumentation – percussions imposantes et guitare basse – est la dernière des symphonies en forme classique de 3 ou 4 mouvements. En effet, la Symphonie n° 5 op. 26 (1979) qui termine le cycle est aussi la première d’un nouveau style encore plus libre. Elle s’affranchit du découpage caractéristique en 3 ou 4 parties avec son unique mouvement d’une vingtaine de minutes. Cet Adagio se déploie selon une idée si simple qu’on s’étonne qu’elle n’ait pas été exploitée auparavant : selon un principe chronologique, nous entendons les différentes techniques musicales depuis les plus simples - la monodie des origines, chantée par la clarinette - jusqu’aux fondements complexes de l’atonalisme et la sérialisation pour s’achever par « l’explosion du langage ». Dans cet intervalle nous aurons goûté à la polyphonie de 2 à 14 voies (6e minute), puis à l’harmonie (9e minute), à l’accord parfait de l’orgue (15e) et au chromatisme (18e). Idée à la fois simple et mémorable, réalisée ici avec un art consommé. Il serait séduisant de voir dans cette œuvre le résumé d’un millénaire d’histoire musicale occidentale, idée que Pascal Bentoiu récuse pourtant dans son texte.

On pouvait craindre que cinq symphonies conçues selon un schéma préétabli n’offrent en définitive qu’un art sans passion, étouffé par sa rationalité. Il n’en est rien. L’écriture de Bentoiu regorge de vie et d’idées intéressantes. Chacune de ses symphonies est originale, sans imitations ni redites.

L’on note avec un certain étonnement l’absence de toute référence nationaliste dans cette musique. Au rebours de ses pairs, Bentoiu inscrit son art dans la ligne générale d’une musique occidentale détachée des contingences patriotiques. Cette ouverture à l’universel nous la rend attachante. Nous savourons ici une musique écrite par un Roumain, mais pas une musique roumaine.

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Le « poème-concert » Eminesciana III est contemporain de la 3e Symphonie (1976). Le compositeur illustre la Troisième Epitre de Mihai Eminescu, dans laquelle le poète narre la Bataille de Rovine. En 1394, Mircea l’Ancien, prince de Valachie, mène un combat contre les armées ottomanes quatre fois plus nombreuses – et remporte la victoire. Le conflit musical oppose le pluri-modalisme pastoral, autochtone, aux « tracés et harmonies sérielles » de l’envahisseur. Comme dans le poème et dans la vérité historique, les éléments autochtones l’emportent.

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La symphonie « Couleurs » (1985) ouvre le cycle des trois œuvres à titre, chacune étant consacrée à un art. Cette 6e Symphonie consacre à travers ses mouvements « une sorte d’ascension allant de l’obscurité à la lumière ». Elle débute par Noir (« obscurité totale avec de vagues scintillements »), continue par Rouge, avec « la poussée du sang dans les artères et les veines » symbolisée par le chant des altos. Vert évoque la nature avec ses appels de cors. Jaune, inspiré par le tableau de Van Gogh Poiriers en fleurs, surprend par son approche grave. La mélodie des violons parcourt la gamme tout au long du morceau pour achever dans l’extrême aigu. Bleu commence sur les mêmes cimes éthérées pour dépeindre un univers sans contraintes, comme un vol dans l’azur. L’éclat « diamantin, transparent » de Blanc termine la symphonie. Les dernières mesures, « lumière de l’âme », offrent un final apaisé.

La septième symphonie « Volumes » (1986) est d’inspiration architecturale. Elle est plus austère que l’œuvre précédente. Ses deux mouvements contrastés « nous ont semblé apparentés aux deux quasi-hémisphères du Parlement de Brasilia ». Il est vrai que le premier d’entre eux est sobrement tourné vers le bas, alors que l’autre est ouvert sur le plein ciel, principe peut-être illustré par l’étonnante progression orchestrale de l’Allegro attisé par les percussions omniprésentes.

La huitième et dernière symphonie « Images » est de loin la plus longue de tout le cycle. Son exécution dépasse l’heure. Elle est écrite une année après « Volumes », en 1987. Chacun de ses cinq mouvements porte le nom d’un poète.

Virgile. Les vaisseaux troyens remontent le Tibre. La musique évoque la progression des navires en cette terre d’exil, accompagnés par le chant des oiseaux. Apothéose qui annonce la fondation de Rome par Enée.

Dante. Accompagné de l’ombre de Virgile, le poète décrit Lucifer prisonnier des glaces. Les nombreux trémolos représentent peut-être le vent glacial produit par les ailes du démon.

Shakespeare, avec les espiègleries d’Ariel (La tempête). L’insouciance de cette section est altérée par des passages plus noirs, en évocation du monstre Caliban.

Goethe. Sa dédicace de Faust inspire ici une lancinante introspection confiée aux cordes seules.

Vous revenez à moi, flottantes visions, que, dans ma jeunesse, je vis apparaître un jour à mon regard troublé : puis-je essayer de vous enchaîner aujourd’hui ? 

Le sonnet posthume La descente des eaux d’Eminescu est une parabole de l’existence, avec les chants insouciants de sources jusqu’à leur oubli final dans la mer amère. Pour la dernière partie, Pascal Bentoiu a choisi ce thème comme pendant au premier mouvement, quand Virgile chantait la renaissance au terme d’un voyage au rebours de l’onde. Un « rayon de lumière » est apporté sur la fin avec les premières strophes du merveilleux poème Au ciel, les étoiles vocalisées par une soprano.

Les cordes murmurent par deux fois, dans les dernières mesures de l’œuvre, un curieux motif de huit sons : sol-sol-do-ré-la-fa-si-do, « les fondamentales harmoniques des huit symphonies » dans leur ordre de composition. Avec ce geste ultime, l’auteur embrasse d'un regard rétrospectif le vaste cycle symphonique commencé plus de vingt années auparavant.


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Les trois dernières symphonies affermissent le sentiment laissé par le cycle des cinq premières. Elles sont plus exigeantes, certainement, mais aussi plus profondes. On devine à travers elles un auteur d’une très grande culture, attentif à son époque comme à l’histoire de l’art. Sa musique, même quand elle reste accessible dès la première écoute, reflète cette intelligence. Jamais elle ne verse dans la complaisance ou les effets faciles.

Tout amateur de musique contemporaine (mais les années 1960, est-ce toujours du « contemporain » ?) se devrait de connaître ces partitions. On souhaite qu’une prochaine réédition d’Electrecord accorde davantage d’attention à la mise en valeur de ce coffret, par exemple en ajoutant un titre en langue anglaise ou française, tant il serait dommage de limiter l’audience de cette musique aux seuls mélomanes roumains.

En guise de PS - et les interprètes ?

On aura beau tourner et retourner le coffret de cinq disques, impossible de trouver mention des interprètes et des dates d’enregistrement. Pour cela il faudra consulter le verso de chaque pochette de CD ! J’ai donc choisi de recopier ci-dessous les détails manquants afin d’éclairer l'amateur. Il serait agréable qu’Electrecord parachève la démarche de bonne volonté qui a rendu cette édition possible, en cessant de négliger ce genre de « petites choses » toujours embêtantes pour le mélomane de base, qui aime bien savoir à quels interprètes il aura affaire, d’autant plus que cette liste, où l’on note de sérieux orchestres et chefs roumains, n’a rien de déshonorant.

Symphonie n° 1 op. 16, 1965 19’57
Allegro vivace 6’20
Adagio 6’15
Allegro 6’39
Orchestra Filarmonicii din Cluj (Orchestre Philharmonique de Cluj), dir. Erich Bergel (04/1968)


Symphonie n° 2 op. 20, 1974 23’10
Allegro piacevole 5’38
Giusto 3’55
Lento 6’16
Allegretto giusto 7’05
Orchestra Simfonică Radio (Orchestre Symphonique de la Radio Roumaine), dir. Iosif Conta (11/1975)


Symphonie n° 3 op. 22, 1976 35’58
I 8’36
II 16’20
III 10’49
Orchestra Filarmonicii “George Enescu” (Orchestre Philharmonique “Georges Enesco”), dir. Mircea Cristescu (03/1978)

Symphonie n° 4 op. 25, 1978 26’21
Allegro 13’48
Lento 7’25
Allegro 4’52
Orchestra Simfonică Radio (Orchestre Symphonique de la Radio Roumaine), dir. Iosif Conta (12/1979)

Symphonie n° 5 op. 26, 1979 22’37
Quasi lento
Orchestra Simfonică Radio (Orchestre Symphonique de la Radio Roumaine), dir. Paul Popescu (03/1983)


Symphonie n° 6 op. 28 « Culori » (« Couleurs »), 1985 38’05
Negru (Noir) 8’01
Roşu (Rouge) 4’34
Verde (Vert) 4’35
Galben (Jaune) 7’00
Albastru (Bleu) 5’53
Alb (Blanc) 7’30
Orchestra Filarmonicii din Cluj (Orchestre Philharmonique de Cluj), dir. Cristian Mandeal (07/1987)


Symphonie n° 7 op. 29 « Volume » (« Volumes »), 1986 22’57
I 14’08
II 8’38
Orchestra Filarmonicii din Timişoara (Orchestre Philharmonique de Timişoara), dir. Remus Georgescu (06/1987)

« Eminesciana » III op. 23, 1976 19’40
Orchestra Simfonică Radio (Orchestre Symphonique de la Radio Roumaine), dir. Iosif Conta (05/1977)

Symphonie n° 8 op. 30 « Imagini » (« Images »), 1987 61’11
Vergilius (Virgile) 14’32
Dante 10’02
Shakespeare 8’25
Goethe 11’28
Eminescu (Eminesco) 16’12
Orchestra Naţională Radio (Orchestre National de la Radio), dir. Horia Andreescu (10/2005) – Soprano : Irina Iordăchescu.

dimanche 20 novembre 2011

Zamfir : Messe pour la paix et oeuvres religieuses

L’on connaît assez bien en France le virtuose de la flûte de Pan, ou naï, Gheorghe (Georges) Zamfir. Voilà près de quatre décennies, Vladimir Cosma lui confiait un rôle de premier plan pour la bande originale du Grand blond avec une chaussure noire. Depuis lors, cette musique est dans toutes les mémoires, même si son origine roumaine n’est pas évidente pour l’homme de la rue. Mais Zamfir est plus qu’un interprète de talent : il a aussi arrangé des classiques et écrit des pièces religieuses. Dans les années 1970, il compose sa Messe pour la Paix, enregistrée et distribuée par la firme occidentale Philips.

Une Messe pour la paix, venue d’un pays qui ne portait dans son cœur, c’est le moins que l’on puisse dire, ni les messes, ni la paix ? Passons sur le non-sens grotesque d’une telle propagande, si fréquente alors, pour nous intéresser à la musique. L’œuvre de Zamfir n’a en réalité que de lointains rapports avec le culte : en dépit de quelques Alléluias du chœur, rien ne mettra la puce à l’oreille de l’auditeur non éclairé. Les cinq parties s’intitulent classiquement Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus et Agnus Dei.

L’effectif est vaste. Orchestre symphonique et ensemble folklorique, chœurs mixtes, orgue et flûtiste de Pan ! L’on pourrait craindre une surenchère stérile dans les effets, pourtant non : l’on découvre une l’orchestration soignée, au service d’un vrai sens de la narration. Le Kyrie émerge du chaos par différentes vagues – cordes, voix de femmes puis d’hommes et enfin la flûte de Pan. Une doïna méditative s’efface au profit du thème populaire qui parcourra toute l’œuvre : la chanson « La Murfatlar » au rythme de danse enlevée. Murfatlar est une localité proche de la Mer Noire, célèbre pour ses vignobles. « La Murfatlar » signifie simplement « à Murflatlar » - un hommage à ce que l’on imagine être une région de joyeuse insouciance, entre littoral gorgé de soleil et boissons enivrantes.

L’œuvre séduit par sa vitalité. L’on savoure l’impétueuse verve rhapsodique du Credo et de l’Agnus Dei, alors que le Sanctus invite le chœur de femmes à broder sur des modes byzantins, avant de s’éteindre dans l’infinie tendresse du naï de Zamfir. Dans la dernière partie, le flûtiste fait admirer une cadence où toutes les ressources techniques de l’instrument sont mises à contribution, se permettant même quelques allusions beethovéniennes. L’ensemble des pupitres célèbre enfin l’apothéose de danses populaires.

Si l’on tenait à trouver une filiation musicale à cette œuvre hybride – entre folklore et musique savante – il faudrait peut-être se tourner vers d’autres « messes exotiques » comme l’époque les affectionnait : la Misa Criolla et Navidad Nuestra (1964) d’Ariel Ramirez, ou encore la Missa Luba arrangée en 1958 par Guido Hazen et qui servira d’illustration sonore au film anglais If…

Pour ce vinyle édité par Philips – j’ignore si l’enregistrement est repris en CD – l’on a fait appel au beau chœur Madrigal, dirigé par Marin Constantin, à l’Orchestre de la Radiotélévision roumaine, sous la baguette de Paul Popescu ; et naturellement à l’orchestre de Gheorghe Zamfir dont on citera le cymbalum.

Pour toi Dieu est une courte composition en quatre mouvements pour flûte de Pan et orgue. Plus intimiste que la Messe, elle invite au recueillement (le chant de Je suis toi, comme une berceuse). Beau passage de Vers la lumière où le naï psalmodie sur les changements d’amures de l’orgue.

Les deux arrangements de classiques – Jésus, que ma joie demeure BWV 147 de Bach et l’Ave verum K 618 de Mozart – sont moins intéressants, sans doute parce que la flûte de Pan se contente d’orner la ligne mélodique de son timbre sans affirmer outre mesure sa véritable personnalité.

Les organistes :
Pour toi, Dieu : Nicolae Licareţ.
Dans Bach et Mozart, Diane Bish.

Remerciements

Sans Lucian Nicolae, qui m’a fait découvrir avec enthousiasme l’ensemble des compositions et arrangements cités ici, cet article n’aurait sans doute jamais vu le jour. Je remercie aussi Lucian pour m’avoir instruit sur « la Murfatlar ».

samedi 19 novembre 2011

Festival Enesco 1958 : Oedipe

On est heureux et surpris de trouver l’édition officielle de la première roumaine d’Œdipe, unique opéra d’Enesco. Heureux, car l'oeuvre reste une rareté, en dépit d’un regain d’intérêt sur quelques scènes internationales. Surpris, puisque cette production de l’Opéra de Bucarest dirigée par Constantin Silvestri est restée depuis 1958 inédite au disque ; certains pensaient même qu’elle était définitivement perdue, d’où sa dimension légendaire dans le petit cercle des admirateurs d'Enesco.

Première interrogation : pourquoi un album de deux CD quand l’édition officielle Electrecord de 1964, avec Mihai Brediceanu à la baguette, en contient trois ? S’agit-il d’une version expurgée ? Un coup d’œil sur les minutages ne démontre qu’une différence de neuf minutes entre les deux interprétations. Cet écart ne remplit certes pas un CD : l’explication est qu’Electrecord n’a pas cherché à combler la capacité des disques, quand la Radio Roumaine propose deux galettes bien garnies.

La captation publique du 22 septembre 1958 bénéficie d’une bonne monophonie, un peu saturée par moments. La voix de baryton de David Ohanesian, qui étrenne ici une longue carrière centrée sur l’incarnation du rôle-titre, est parfaitement mise en valeur : à titre d’exemple, l’on écoutera avec le plus grand intérêt le monologue du 2e acte (piste 9), ou encore le début du dernier acte.

Silvestri porte à bout de bras une œuvre qu’il a tant préparée. Mais le pouvoir voyait d’un mauvais œil cet opéra et sa dimension mythique, doublée d’allusions supposées à « l’espace mioritique » du poète Lucian Blaga. 1958, l’année du Festival, est celui des procès contre les intellectuels. La presse ignore le succès musical et public de l’opéra d’Enesco. Comment un artiste pourrait continuer à servir une musique jugée indésirable ? Silvestri devait dès lors choisir son propre destin, au-delà du rideau de fer. Jamais plus il ne reviendra dans cette Roumanie qu’il a tant honorée à travers son art.

L’album comporte un très intéressant extrait des entretiens avec Gavoty, où Enesco joue au piano le passage de l’énigme de la sphinge et la réponse d’Œdipe. Une réelle performance, mais trop brutalement coupée au montage. D’un point de vue technique, quelques raccords hasardeux (entre les tableaux II et III du 2e acte par exemple) auraient pu être évités.

Notice intéressante que l’on aurait aimé voir accompagnée d’un livret. A noter que la transcription en langue roumaine du texte d’Edmond Fleg, réalisée par Emanoil Ciomac, a reçu l’aval officiel du compositeur.

Référence
Editura Casa Radio ECR 268

samedi 12 novembre 2011

Festival Enesco 1958 : Silvestri, Arrau

On découvre avec grand intérêt dans la collection Festival Enesco 1958 un album consacré à la musique roumaine contemporaine.


Alfred Mendelsohn est un nom fréquemment cité dans les encyclopédies, mais absent des catalogues discographiques. La 6e symphonie de ce compositeur débutait le concert de l’Orchestre National de la Radio, avec à sa tête Constantin Silvestri, le 19 septembre 1958. Le choix de cette œuvre revêt une signification particulière. Ecrite l’année de la disparition d’Enesco (1955), elle se veut un hommage au père de la musique savante roumaine.

Le style de Mendelsohn n’est cependant pas celui de son modèle. La symphonie surprend par sa facilité d’écoute, la qualité de son orchestration, son architecture robuste. On peut goûter sa verdeur roborative, à défaut d’une profondeur affirmée. Son mouvement initial (Ben moderate. Allegro ma non troppo) est une sorte de pastorale culminant en un hymne cuivré (6e minute). La danse fantastique du Scherzo –Allegro con brio est aussitôt suivie d’une marche funèbre (Lento doloroso, 3e mouvement). La dernière partie du finale (Con brio, brillante), très extravertie, emprunte en le transformant son thème héroïque à la 1ère symphonie d’Enesco. L’ovation du public rend justice à la ferveur de Silvestri et de ses musiciens de l'Orchestre de la Radio.

Les Trois Danses Roumaines de Theodor Rogalski ne sont pas une découverte : cela fait longtemps que ces miniatures symphoniques de qualité sont disponibles dans les rayons, sous la baguette d’Horia Andreescu. L’on regrette tout de suite le son étriqué de cette nouvelle parution. Que s’est-il passé entre la symphonie de Mendelsohn et les danses de Rogalski pour que le spectre sonore soit réduit à un tel point ? Faut-il incriminer le travail de restauration ? L’imbroglio ici offert à nos oreilles ne rend justice ni aux talents d’instrumentateur de Rogalski, ni à ceux d’interprète de Silvestri.

Le second CD est consacré à Brahms, qu’Enesco admirait tant. Claudio Arrau se rappelle certainement que sa première prestation publique s’est faite sous l’égide de George Georgescu, au sortir de la Grande Guerre. Dans le Deuxième Concerto pour piano du maître allemand, Silvestri s’affirme accompagnateur hors pair. Son orchestre, en dépit de ses faiblesses techniques, répond à un Claudio Arrau très soucieux de souligner les contrastes d’une œuvre poétique et martiale. Le passage piu adagio du mouvement lent est servi avec tout le sentiment que cette musique si délicate mérite.

Mais pourquoi le report a-t-il si sauvagement écourté les deux premiers mouvements ? L’auditeur est victime du même coup de Jarnac que sur le CD Georgescu, quand on aurait aimé savourer l’écho orchestral dans la salle de l’Athénée.

En compléments, Enesco raconte à Gavoty sa rencontre avec Brahms. On se demande pourquoi la Radio roumaine a jugé intéressant, pour finir le CD, de reproduire la courte déclaration d’Arrau dans la parfaite ligne de la doxa communiste, entre le rôle de la musique pour la paix et la merveilleuse clairvoyance du public bucarestois.

Référence : Editura Casa Radio 272

Note

mercredi 9 novembre 2011

Festival Enesco 1958 : récital Oïstrakh

La collection de la Radio Roumaine sur le premier Festival Enesco comblera les admirateurs de David Oïstrakh, qui apparaît sur trois des quatre albums consacrés aux concerts de l’Athénée. Le 20 septembre 1958, le violoniste russe présente un récital de musique de chambre, en duo avec le pianiste Vladimir Iampolski. Un concert d’une ampleur certaine – près de 80 minutes – composé, comme on le verra, de pièces parmi les plus exigeantes du répertoire, aussi bien pour les musiciens que pour le public.

La Sonate en sol mineur de Tartini « Didone abbandonata » est moins connue que les « Trilles du Diable », sans aucun doute à cause de la légende sulfureuse qui entoure la genèse de ce dernier morceau. On mesure à l’audition l’injustice de cette situation, tant d’un point de vue musical la partition défendue par Oistrakh et Iampolski mérite tous les éloges.

Incomparablement plus célèbre, la Sonate de Franck est une œuvre maîtresse du répertoire d’Oïstrakh. Il faudra ajouter aux quatre ou cinq versions déjà disponibles cette captation lumineuse dans laquelle l’esprit poétique et tourmenté de César Franck s’épanouit sans heurt.

Deux regrets : Fritz Kreisler a cru bon de réviser la Fantaisie op. 131 en do de Robert Schumann, et David Oïstrakh a cru bon d’ajouter cet arrangement d’un quart d’heure au programme. Un jeu irréprochable pour une partition contestable, tant on préfère écouter Schumann tel qu’il a été écrit. Mais il est vrai que l’époque voulait que l’on retouchât sans vergogne un compositeur fort injustement décrié pour ses faiblesses.

Les trois Mythes de Karol Szymanowski d’après Ovide renouent avec l’Antiquité. En inscrivant ces pièces au récital, le violoniste voulait vraisemblablement saluer le pays où l’auteur des Métamorphoses finit ses jours. Cette musique entre deux âges et sans concession – un peu à la façon d’Enesco d’ailleurs, dont on se prendra à évoquer plus d’une fois ici les extraordinaires Impressions d’enfance – réclame une profonde attention de l’auditeur. L’on admire le soin apporté à chaque nuance de ce discours musical exigeant et d’apparence aride.

La rhapsodie Tzigane de Maurice Ravel offre un final extraverti à ce programme un peu sévère. David Oïstrakh s’empare de ce morceau d’une virtuosité cauchemardesque pour le jouer de la façon la plus naturelle que l’on puisse s’imaginer. Un tour de force pour parachever un concert qui ne l’est pas moins.

En complément, un extrait des entretiens d’Enesco et Gavoty sur la virtuosité, et un interminable panégyrique de la musique roumaine par David Oïstrakh, que l’on imagine dicté par des raisons idéologiques. Discours sans fond et donc inutile.

Référence : Editura Casa Radio 269

mardi 8 novembre 2011

Festival Enesco 1958 : Silvestri, Enesco, Oistrakh

Peu de temps avant son exil définitif de Roumanie, Constantin Silvestri s’investit corps et âme dans la musique d’un maître qu’il aimait tant. Enesco par Silvestri : il existe dans l’histoire de l’interprétation musicale des associations qui respirent l’évidence. Avant de créer l’opéra Œdipe lors du même festival international de 1958, le chef d’orchestre présente le 5 septembre un récital consacré à deux œuvres de maturité d’Enesco – on lui sait gré de nous épargner une n-ième version des Rhapsodies – et à Beethoven.

On a souvent rapproché l’Ouverture de concert sur des thèmes dans le caractère populaire roumains op 32 en la majeur – Uvertura de concert pe teme în caracter popular românesc, chaque mot est ici important – de l’écriture de Béla Bartók. Pourtant cette pièce sévère, et pourrait-on dire cruelle, avec son thème grimaçant qui revêt des atours fantastiques, évoque tout aussi bien le métier de Dimitri Chostakovitch. Voilà une œuvre lucide de l’après-guerre, sans gloire ni optimisme. On mesure la clairvoyance d’Enesco.

L’art de Silvestri est ici entravé par un orchestre de la Radio un peu pataud, peut-être victime du trac. L’autre interprétation de cette ouverture qu’il nous a laissée, captée en studio avec le même ensemble un rien plus vif (Electrecord EDC799/800, dates d’enregistrement non précisées), rend mieux justice au caractère sardonique de la partition.

Le constat s’inverse avec la troisième suite orchestrale Paysanne (Săteasca) mieux venue dans la version live du Festival que dans le double album déjà cité. Sans doute l’une des plus belles incarnations de cet œuvre majeure, animée d’un supplément d’âme qui faisait défaut à l’Ouverture.

Le deuxième CD présente le concerto pour violon de Beethoven avec David Oïstrakh en soliste. Le virtuose russe a enregistré à de multiples reprises cette œuvre avec toute la maestria, le lyrisme et l’humour dont on le sait capable. Je laisse à plus savant que moi le soin de démêler les avantages et défauts de chaque enregistrement ; on peut toutefois souligner ici la différence de classe entre le soliste et l’orchestre, qui n’a pas le lustre de la Philharmonie : décalages des vents, cordes souffreteuses, sonorités rauques… Silvestri fera incomparablement mieux chanter Vienne après son exil.

En complément, un extrait des entretiens d’Enesco avec Bernard Gavoty (sur le vibrato) et un témoignage de David Oistrakh sur ses rencontres avec le maître roumain. Ce double CD est introduit par l’indicatif du festival où l’on reconnaîtra le thème de la 1ere symphonie d’Enesco.

Référence : Editura Casa Radio 270

dimanche 6 novembre 2011

Festival Enesco 1958 : Georgescu, Menuhin, Oistrakh


J’ai évoqué ici la très longue carrière de George Georgescu. Ce chef déjà âgé redevient à la fin de l’année 1953 titulaire de la Philharmonie de Bucarest, à laquelle il décide d’associer le nom de George Enescu après la mort du compositeur. On devine quelle énergie il fallut aux musiciens bucarestois le 18 septembre 1958, dans le cadre du premier festival dédié au grand créateur, pour soutenir un programme d’une telle exigence : une symphonie moderne de près d’une heure, le Concerto de violon de Brahms, celui pour deux violons BWV 1043 de Bach et la complexe Toccata de Silvestri.

La deuxième symphonie « avec cloches » d’Aram Khatchatourian est, comme tant d’autres musiques soviétiques de cette époque, une fresque de guerre. Chants cuivrés accompagnés de timbales, cantilènes patriotiques, épisodes puissants et funèbres – l’on note la citation du Dies Irae dans l’Andante Sostenuto – et apothéose expressive. Cette œuvre bien écrite semble avoir perdu au fil des âges son pouvoir de séduction. L’histoire de l’interprétation a plutôt privilégié le legs de Chostakovitch ou Prokofiev en la matière, sans parler d’autres auteurs moins célèbres. La symphonie de Khatchatourian lasse par sa dimension et son discours énergique mais trop convenu.

La conception de Georgescu rend pleine justice aux intentions du compositeur. Le chef encourage de la voix ses musiciens dont il parvient à exprimer toute la force lyrique et virtuose. Une prestation instrumentale de très haut niveau.

Le Concerto de Brahms rappelle que le chef roumain est l’élève et légataire d’Arthur Nikisch. Georgescu dirige selon la tradition germanique, tout en puissance et avec un soin particulier des articulations. Une approche qui paraît aujourd’hui datée mais qui a longtemps représenté la quintessence de l’art interprétatif brahmsien. Le final s’en ressent, loin du caractère enjoué que d’aucuns savent lui imprimer, d’autant plus que certains passages semblent mal équilibrés. Question de captation sonore ? Le violon de Menuhin est admirable de maîtrise.

Une vision concentrée mais sans grain de folie. Un regret supplémentaire : on aurait aimé que le report ne coupe pas si brutalement l’accord final du mouvement initial et laisse le beau son de la philharmonie s’épanouir dans la salle de l’Athénée.

L’apparition de David Oïstrakh sur la scène au côté de Menuhin fut l’un des points culminants du Festival. L’on connaît la version miraculeuse d’Enesco lui-même avec le tout jeune Menuhin, en 1932. Monteux dirigeait. En 1958, Georgescu remplace Monteux, et Oïstrakh tient la partie d’Enesco au deuxième violon soliste. Rencontre au sommet, sans doute, et que les commentateurs d’un « dégel » entre l’Est et l’Ouest crurent bon de souligner en tant que geste politique. Musicalement, un témoignage sur la façon dont Bach pouvait être perçu au milieu du XXe siècle, qui pourra paraître en dépit de sa maîtrise instrumentale trop datée en 2011.

La Toccata de Constantin Silvestri est un morceau motorique comme la première moitié du siècle les appréciait – à la fois étude sur le rythme et course à l’abîme. Une partition ciselée par Georgescu et ses musiciens, en salut confraternel à celui qui allait quatre jours plus tard diriger la première roumaine de l’opéra Œdipe.

Le CD se termine avec un extrait des entretiens entre Enesco et Gavoty pour la radio française (1951), dans lequel le Roumain évoque sa rencontre avec Yehudi Menuhin. Le passage n’est pas un inédit, mais on est heureux de réécouter ici le maître rappeler combien la reprise en mains de l’enfant prodige fut parfois nécessaire.

La courte déclaration de Georgescu est plus anecdotique.

Un album essentiel aux amateurs du chef d’orchestre historique de la Philharmonie bucarestoise, ou aux mélomanes curieux des œuvres symphoniques de Khatchatourian ou Silvestri, gratifiées ici d’un remarquable panache.

Référence : Editura Casa Radio 271

Archives Festival Enesco 1958

Il faut sans doute mettre au compte du processus de déstalinisation – période dont on sait aujourd’hui qu’elle fut davantage trompe-l’œil que réelle démocratisation – la fondation en 1958 du Festival International Enesco de Bucarest (Festivalul Internaţional "George Enescu"). Cette manifestation culturelle est régulièrement assurée depuis lors, sa dernière édition remontant à cet automne.

La Radio Roumaine a enfin la bonne idée d’exploiter ses archives. Je ramène de Bucarest cinq albums de deux CD chacun, avec une partie des concerts captés en septembre 1958. On ignore si les autres concerts seront édités plus tard ou s’ils sont définitivement perdus. Ainsi le récital d’ouverture sous la baguette de Georgescu, avec la première symphonie d’Enesco dont le thème héroïque sert depuis d’emblème sonore à la manifestation. Je pense aussi à l’orchestre de Philadelphie. Son chef Eugene Ormandy, né Jenö Blau, avait tenu à honorer l’invitation du directeur de la Philharmonie bucarestoise. Certainement d’autres trésors attendent leur révélation. Cela sera l’occasion, espérons-le, d’une future moisson.

La collection se présente bien : couvertures cartonnées avec l’image de l’Athénée, salle historique de la capitale roumaine, sur imprimée par la signature d’Enesco. Notices solidaires de la jaquette, présentation en roumain et en anglais (on aurait aimé aussi en langue française, au regard du rapport qu’Enesco avait avec notre pays). Prix très accessible : 7 euros environ chaque exemplaire. Les minutages et dates d’enregistrement sont précisés.


























lundi 17 octobre 2011

Enesco en ligne

La radio roumaine a la bonne idée de mettre en ligne une partie du catalogue Enesco par lui-même. Ce matériel est disponible directement et sans frais depuis le site de Radio România Muzical, à l'adresse http://web.srr.ro/stream/demand-album.shtml?id=211&album=eaf6e9e186c439f1fb14a4b0852a010a.

Interprétations de très haut niveau, sans doute déjà disponibles au gré des rééditions, mais que l'on est heureux de retrouver ici rassemblées depuis un même portail. Un grand merci à G. Murnu pour la nouvelle.

Par ailleurs la phonothèque de la radio a enfin décidé d'exploiter ses archives, semble-t-il, puisque l'on trouve depuis peu en CD des concerts donnés lors du premier Festival Enesco, en 1958.


A noter que la "première" d'Oedipe est en réalité la première audition en Roumanie, et en langue roumaine, de cet opéra déjà créé vingt-deux années plus tôt et en français à Paris. On se réjouira de retrouver en version officielle cette interprétation mythique dirigée par Silvestri, que seuls quelques passionnés se partageaient grâce à des réseaux underground. D'autres interprètes de légende (Oistrakh, Menuhin, Arrau, Georgescu...) se partagent l'affiche.

Les CD sont complétés par des extraits de discours d'Enesco ou de ses interprètes. Un très prochain voyage à Bucarest me permettra de juger sur pièce la qualité de cette édition.

vendredi 13 mai 2011

Enesco dirige Enesco

Enesco, certes violoniste et compositeur avant tout, savait aussi faire chanter les orchestres. Les vieilles cires où il accompagne le jeune Yehudi Menuhin, dans les années 1930, sont justement célèbres. Ses autres enregistrements en tant que chef sont décevants : quand la prise de son n’est pas précaire, les musiciens qu’il dirige n’ont pas les moyens techniques de répondre à ses exigences. Il faut donc mesurer l’importance du CD Forgotten Records qui nous donne à écouter Enesco par Enesco, et de surcroît dans des conditions fort acceptables. Ainsi les deux Rhapsodies Roumaines, ici jouées par la Société des Concerts Colonne, ne sont à ma connaissance disponibles dans aucun autre enregistrement conservé du chef. Nous avions bien la Première Rhapsodie captée en public en avril 1946 avec l’Orchestre Symphonique d’Etat d’URSS (Lys 312), mais elle est isolée, tout comme la Deuxième Rhapsodie donnée au pupitre de l’Orchestre de la Radiodiffusion française en 1951 (Besançon, hommage à Dinu Lipatti, Tahra 426).

Ainsi donc Enesco retrouve au début des années 1950 l’Orchestre Colonne. La relation est ancienne : à la fin du siècle précédent, l’orchestre avait fait découvrir aux Parisiens l’écriture élégante et caractérisée du petit Mozart roumain. Curieuses retrouvailles. Le vieil Enesco dirige des œuvres de jeunesse muni du métier conféré par une longue existence vouée à la musique. Les Concerts Colonne n’offrent pas, dans la Première Rhapsodie, l’agilité des musiciens moscovites. Mais la version, bénéficiant d’une captation lointaine, offre un son moins empâté – voire chambriste – qui rend justice aux articulations révélées avec grand soin par le chef.

La seconde Rhapsodie Roumaine est-elle une œuvre de jeunesse ? On aurait peine à le croire tant la vision d’Enesco tend à ériger cette pièce en une vaste et nostalgique clameur. La Rhapsodie prend alors les atours d’un poème symphonique à l’argument secret. Aussi indifférent que l’on soit aux hypothèses sur les intentions d’un interprète, l’on ne peut s’empêcher d’évoquer ici l’hommage rendu au pays natal - par-delà les âges, les espoirs vaincus et le terrible rideau qui désormais déchire l’Europe.

Le Dixtuor est dédié à une formation réunissant deux quintettes à vent, où le cor anglais remplace l’un des hautbois. L’œuvre, luxuriante, est à rapprocher de l’Octuor pour cordes. Elle donne à entendre cet Enesco à la fois aisé (l’incipit est quasi brahmsien) et facilement déconcertant, pourrait-on dire, à l’instar de plusieurs œuvres de cette période. Nulle faiblesse d’écriture ici, comme l’on affectait alors – certains l’affectent toujours – de le croire. Dans son livre Capodopere Enesciene, Pascal Bentoiu explique que cette sensation insolite provient de l’alternance entre passages modaux et tonaux. Derrière un style d’apparence classique, Enesco est un authentique découvreur. La partition s’affirme en digne héritière des divertissements mozartiens et romantiques, aucunement versée dans le pastiche cependant. Elle se révèle très bien écrite, notamment le premier mouvement dont l’architecture est remarquable.

Une interprétation avec les solistes de l'Orchestre National de la Radiodiffusion Française, à mettre au même niveau que la référence donnée par Constantin Silvestri avec des musiciens roumains (EMI ou Electrecord).

Un CD Forgotten Records Ref. fr 517, reprise des microsillons Remington R-199-207 et R-199-107.

dimanche 27 mars 2011

Nouveau CD Silvestri chez Forgotten Records

C’est une histoire sans fin. On aura beau l’avoir entendue dix, cent, mille fois ou plus encore, rien n’y fait. La Symphonie du Nouveau Monde possède le rare privilège de pouvoir émerveiller à chaque écoute. Je ne tomberai pas dans le lieu commun qui voudrait qu’une œuvre d’art puisse s’imposer de la même façon au novice comme au mélomane aguerri. Rien de tel avec la dernière symphonie de Dvořák. Sa richesse est telle que tout amateur y trouve des raisons, différentes et bien réelles, de s’exalter. Le paradoxe est qu'une fréquentation assidue ne parvient pas à modérer cette flamme, bien au contraire.

On pourra rechercher les causes de cet enchantement dans l’intense foisonnement mélodique de la partition, l’intelligence de sa construction ou des raisons extramusicales. J’ai parlé sur ce site de la ferveur humaniste que l’on prête, à tort ou à raison, à une œuvre dont le sujet inconscient dépasse de loin les circonstances qui l’ont vues naître. Peut-être faudra-t-il en définitive admettre que cette œuvre possède quelque chose qui défie l’analyse rationnelle. Certains appellent cela le génie.

Les premières mesures, sous la direction de Constantin Silvestri, retiennent l’attention. Le chef roumain choisit d’accentuer le caractère désolé de l’introduction avec de discrets sforzandi. L’intention peut surprendre tant l’enjeu est risqué. Dvořák connaissait intimement les rouages de l’orchestre, étant lui-même passé par la fosse et ensuite monté sur l’estrade de chef. L’introduction se doit d’être prise en ce qu’elle est, sans artifices ni vibratos, quasi atone, afin de préparer l’élan héroïque du premier thème.

L’intention du chef n’est toutefois pas d’accaparer la partition. Son approche du mouvement initial, très appliquée, rend pleine justice à la musique. Des choix mélodiques flattent l’oreille : le contre-chant des bois, avant l’exposé du troisième thème (mesures 128 et suivantes, 3’34), est ici donné par-dessus la ligne des violons d’habitude privilégiée. Autre passage lumineux quand les flûtes et hautbois en quatuor expriment leur jubilation (mes. 353 et suivantes, à partir de 7’07). Le choix a-t-il été dicté par le souci de mettre en valeur la prestigieuse école française des vents ? Des bois qui se permettent même quelques curieuses arabesques (les flûtes à 6’38, au début de la mesure 324 ; puis lors de la répétition, mesure 332).

La vision de Silvestri est à la fois volontaire et gorgée de lyrisme, si bien que sous sa direction ce mouvement initial est l’un des plus exacerbés qu’il m’ait été donné d’entendre. Les sons parfois un peu âpres de l’orchestre français servent son discours. La National mène le mouvement initial vers une coda époustouflante, que l’on est heureux d’entendre ici sonner comme le diable, comme il se doit d’être. Dès les premières notes, le chef s’inscrit entièrement dans la perspective de ce summum orchestral porté par toute l’énergie dont l’orchestre de la radio pouvait être capable.

Est-ce le rôle dévolu aux bois ? Les contrastes si soudains exacerbés par le chef ? Curieusement, l’on se prend à trouver ici des échos de la si dissemblable 8e symphonie.

Le célèbre Largo est parcouru d’une intense sensibilité que Silvestri s’efforce d’accentuer par un rubato léger (complainte de la flûte, un poco piu mosso, mesure 46, 4’12). A ce jeu, l’orchestre peine à suivre les intentions du chef (mesures 54 et suivantes à 4’50 : les pizzicati des contrebasses en décalage avec la mélodie). Les musiciens français sont moins à l’aise dans les passages intimistes, à l’image du défaut de phrasé des deux cors en sourdine (3’50, mes. 42). La petite harmonie, elle, reste au meilleur de son art. Silvestri réussit les deux derniers mouvements, malgré un pupitre de violons un peu à la peine dans le redoutable Scherzo. L’Allegro con fuoco, porté à bout de bras, confirme une approche impétueuse et d’une grande expressivité.

Silvestri démontre combien il a compris cette musique. L’on ne compte plus les grandes interprétations de la Symphonie du Nouveau Monde. Celle-ci doit-elle en faire partie ? Sans aucun doute, ne serait-ce que pour le premier mouvement, que l’on aura rarement entendu comme une telle course vers une apothéose magistralement révélée.

Le jeune Enesco connaissait Dvořák. Vraisemblablement pas personnellement, car rien dans ses souvenirs ne laisse supposer qu’on lui aurait présenté le maître de Bohême lors de ses études à Vienne. Mais le jeune Roumain admirait un artiste qu’il a joué toute sa vie. Dès 1904 il inscrit le Quatuor Américain au premier programme de la nouvelle formation qu’il vient de fonder avec ses amis chambristes. Trois décennies plus tard, il dirige le Concerto pour violon avec son élève Yehudi Menuhin, dans une version de légende. Pour Enesco, Dvořák était « l’un des plus grands orchestrateurs qui aient jamais existé », dût cette opinion heurter un milieu français un peu trop imbu d’esprit cartésien et de chauvinisme.

Est-ce pour remuer les trop sages âmes parisiennes qu’Enesco écrit au début du XXe siècle ses deux Rhapsodies ? La première rhapsodie obéit aux canons du genre, avec son introduction placide et sa guirlande de danses populaires. Hora, sârba, chants de berger et citation de l’Alouette (Ciocârlia) si chère aux laoutars. Mais cette pièce n’est pas qu’une juxtaposition de cartes postales. L’effondrement général « à la Ravel » de la dernière partie démontre à quel point le jeune Enesco était déjà maître de son art et entré de plain-pied dans la cour des auteurs d’exception.

Silvestri est l’un des meilleurs serviteurs de cette musique qu’il admirait tant. La rencontre avec la Philharmonie Tchèque, en 1956, tient de ces rendez-vous miraculeux dont l’histoire du disque a conservé quelques témoignages. Jouée, notons-le bien, sans la moindre désinvolture, cette première rhapsodie est parée des mille feux d’une des plus remarquables formations symphoniques de son temps. Le dernier complément du CD (mais peut-on raisonnablement parler de compléments quand il s’agit de tels joyaux ?) est la deuxième et dernière rhapsodie roumaine d’Enesco. Souvent mal comprise et de ce fait exécutée selon un tempo trop vif (erreur notamment commise par Dorati), cette œuvre contemplative est ici dominée par une force tranquille parfaitement dosée.

Voici donc une nouvelle parution de très haut rang au catalogue Forgotten Records. A noter que la Symphonie provient d’un microsillon La Voix de son Maître enregistré en 1957, à ne pas confondre avec celle qui suivra deux années plus tard. Les deux Rhapsodies, déjà reportées en CD par Supraphon au début des années 2000 (SU 3514-2 00), semblent aujourd’hui indisponibles.

Références
Un CD ForgottenRecords fr 499, report techniquement irréprochable des LP La Voix de son Maître FALP459 (Dvořák) et Supraphon LPM 310 (Enesco). Voir les détails sur le site ForgottenRecords.


dimanche 20 juin 2010

Au sujet de quelques rhapsodies roumaines... ou presque

Le saviez-vous ? Certains maîtres avaient déjà composé, en pleine époque romantique, des rhapsodies roumaines ! Puis vint Enesco. Ses deux rhapsodies, loin de clore le genre, emportèrent un tel succès qu'elles ne pouvaient que susciter de nouvelles compositions, roumaines... ou presque. Petit tour d'horizon.

Enesco

La rhapsodie la plus enjouée, la plus typique, la plus exubérante, n'est-elle pas à chercher du côté d'Enesco ? De cette première rhapsodie, tant jouée et enregistrée, il faut sans doute regretter la fausse image qu'elle donne du compositeur roumain, certes pas un auteur facile. Mais il serait dommage de ne pas reconnaître la splendide réussite qu'elle représente.
La virtuosité de l'orchestre symphonique, son orchestration éblouissante, les chansons typiques, l'irrésisitible enchaînement des danses populaires, le sifflement des danseurs, tout cela fait de cette courte pièce un véritable joyau, une grâce de tous les instants. Le compositeur prend visiblement un grand plaisir à magnifier la hora, danse en forme de ronde, et cite le fameux air de l'alouette,
Ciocârlie. Cette musique populaire roumaine, souvent reprise par les musiciens tziganes, est célèbre dans tous les Balkans et a inspiré Goran Bregovic pour la musique du film Undergroud, d'Emir Kusturica.

Ceux qui s'attendent avec l'autre rhapsodie d'Enesco à un nouveau sommet virtuose sont quelque peu décontenancés. Cette seconde rhapsodie est placide, philosophe et fait cette fois-ci la part belle à la nostalgie, au
dor roumain. Elle évoque le meilleur de l'Enesco en devenir, les doina des suites pour orchestre et de l'opéra Oedipe.
C'est une œuvre qu'il faut écouter toujours et encore. Elle se révèle bien plus profonde que la première, pour peu que l'on renonce aux zim-boums habituellement attendus dans ce genre de compositions. Bien jouée - ce qui est rare, même au disque - elle possède pourtant une force de conviction peu commune.

Pour écouter, l'on recherchera les interprètes roumains (Enesco lui-même, Georgescu, Silvestri) qui ont formidablement servi cette musique. Tout cela se trouve chez Tahra, Lys (hélas supprimé, il faut fouiner dans les bacs de soldes) ou Electrecord EDC 540, et Supraphon SU 3514-2 001 pour Silvestri/Philharmonie Tchèque, qui reste un excellent choix.

Avant Enesco : Porumbescu et... Liszt

Amateur éclairé, le jeune Ciprian Porumbescu a laissé une poignée d'œuvrettes pas toujours très inspirées. Sa Rhapsodie roumaine (1882) brille pourtant d'un feu particulier dans le catalogue de l'auteur roumain. Proche de celles de Liszt, elle bénéficie indéniablement de la luxuriante orchestration de Constantin Bobescu (1899-1992), qui a parfaitement su exploiter l'aspect naïvement festif de cette pièce sympathique. Ainsi mise en valeur, cette œuvre d'une dizaine de minutes - exactement la même durée que les deux rhapsodies d'Enesco - a une place de choix parmi les réussites du genre. On ne peut qu'encourager les organisateurs de concerts symphoniques un tant soit peu désireux de sortir des sentiers battus à remettre à l'honneur cette composition attachante, à défaut d'être très raffinée.

Pour écouter : l'interprétation de l'orchestre de la RTV, direction Paul Popescu, est reportée sur deux CD Electrecord, EDC 162 (consacré à Porumbescu) et ELCD 105, panorama de musique symphonique roumaine.

Liszt ! Le maître de la rhapsodie. Les 19 Rhapsodies hongroises forment le modèle du genre. Des introductions lentes, des développements vrtuoses, des fins en apothéose, en un mot cela claque dans tous les sens en un feu d'artifice incessant, si l'on veut bien oublier la 5ème, une marche funèbre. Une musique si vive et colorée qu'elle inspira le fameux cartoon où Bugs Bunny se chamaille avec une souris sur un piano (on trouve la même histoire avec Tom & Jerry) tout en massacrant la seconde rhapsodie. Pour bien des enfants, un premier contact mémorable avec la musique hongroise !

Mais sait-on que l'infatigable Liszt a aussi écrit une rhapsodie roumaine ? Cette pièce,
composée vers 1849 suite à un voyage à travers la Valachie et la Moldavie, est un hommage à Barbu Lautar et, vraisemblablement, à tous les musiciens itinérants des provinces roumaines. Découverte en 1930 au musée Liszt de Weimar par le diplomate et musicologue roumain Octavian Beu, cette oeuvre ne portait pas encore de titre. L'appellation Rhapsodie roumaine est donc tardive et apocryphe, quoique la forme rhapsodique de l'oeuvre ne fasse pas de doute.
Moins célèbre que ses sœurs hongroises, la Rhapsodie roumaine de Liszt reste une rareté qu'il faut dénicher dans quelques CD isolés ou au fin fond des intégrales. Il suffit de l'écouter pour comprendre pourquoi. A vrai dire, le résultat ne se démarque pas vraiment des rhapsodies hongroises. On y entend même du matériel récupéré de celles-ci, notamment de la troisième. En dépit de son expressivité, une pièce mineure, et sans véritable intérêt, ce qui peut expliquer sa rareté au répertoire des grands interprètes.

Pour écouter : CD de Natalia Gutman "Rumanian Rhapsody", Claves 50-9906. Un grand merci à M. Lucian Nicolae pour ses précieuses informations.

Caudella

Le Moldave Eduard Caudella ne restera-t-il à jamais "que" le professeur de violon qui eut la fortune d'être le premier maître d'Enesco ? Espérons qu'un jour ses compositions sortent de l'oubli car le peu que j'en connais, quoique dénué de génie, me paraît du plus honorable. Ses Souvenirs des Carpates (Amintiri din Carpati), pour orchestre symphonique, sonnent comme un écho du pays aux rhapsodies du jeune Enesco, exilé dans le lointain Paris. Cette œuvre robuste montre que Caudella était plus qu'un estimable violoniste de province. On appréciera la délicate doina médiane et les éblouissantes danses finales, qui nous feront regretter définitivement que l'écriture de Caudella soit restée dans l'ensemble un peu trop... sage.

Pour écouter : Orchestre de la Philharmonie "Moldava" de Iasi, dir. George Vintila, Electrecord ELCD 104.

Golestan

Roumain installé à Paris, auteurs de plusieurs rhapsodies, il s'agit bien entendu de... Stan Golestan (1875 - 1956). Si cette musique a connu un certain succès à l'époque, elle est très rarement entendue de nos jours.

Sa première rhapsodie roumaine (1912) lance appels héroïques cuivrés sur motto perpetuo des cordes. Le second thème plus introverti lorgne du côté russe. Développement en séquences ; transition et chant nostalgique du hautbois (doina) avec trémolos. Réexposition avec péroraison finale  du thème russe en majeur. L'œuvre, plus convenue que celles d'Enesco, pâtit d'une forme sonate trop prévisible. A noter que dans l'enregistrement historique (avec coupures) de Piero Coppola, une voix d'homme sans paroles accompagne la doina médiane.

Le langage de "Romaneasca" (1920), pour violon solo et accompagnement de piano ou d'orchestre, accuse le même classicisme. Golestan tente de concilier ici faux folklore et héritage savant. La danse menée par le violon aux deux extrémités de la pièce est le passage le plus séduisant.

Pour écouter : sa première rhapsodie se trouve sur un CD intitulé "Piero Coppola dirige la musique française (!!) du XXème siècle". Comme ce disque est édité chez Lys et que Lys a sombré, il ne reste qu'à chiner dans les boutiques d'occasions... Benoït D. (voir remerciements) m'a heureusement fait connaître la version plus récente de Radu Zvoristeanu qui m'a fait reconsidérer la valeur de la partition, ainsi que l'enregistrement historique de  "Romaneasca",  par la grande Lola Bobesco et le pianiste A.-M. Ginisty-Brisson pour La Voix de son Maître (1939).

Elenescu

Non, ce n'est pas une faute de frappe : il s'agit bien ici du chef et compositeur Elenescu (1911-2003), Emanuel de son petit nom.
Sa rhapsodie (1937) au langage très classique introduit solennellement une cantilène des vents, en forme de colinde (chant de Noël). Le violon solo anime le discours et éclaire l'oeuvre de ses artifices, jusqu'à la coda très extérieure. L'on pourra prendre un certain plaisir à écouter cette page dans l'interprétation du virtuose Ion Voicu, défenseur privilégié de ce répertoire et fort bienvenu ici. Rien de bien extraordinaire cependant dans cette oeuvre avec violon obligé, néoromantique et inoffensive. L'on ne saurait, par exemple, comparer cette rhapsodie à une oeuvre contemporaine comme l'extraordinaire Caprice Roumain d'Enesco, hommage si sincère - et intelligent - au lautar.

A l'interprétation du jeune Florin Ionescu-Galati, disponible dans un album consacré à Emanuel Elenescu (UCMR ADA 1508531), on préfèrera celle de Ion Voicu (EDC 434-435). L'orchestre est dans tous les cas placé sous la direction du compositeur.

Constantinescu

Bien que n'ayant pas lui-même étudié sur le terrain les musiques populaires, Paul Constantinescu (1909-1963) a développé une grande science du folklore, grâce à sa connaissance des nombreux recueils de collectes. Il a composé trois rhapsodies, de 1936 à 1956 (Rapsodie olteneasca).
Sa Seconde rhapsodie (1949) est la seule que nous ayons pu entendre. Dans l'esprit romantique, l'œuvre commence par une introduction oppressante. Un motif obsédant de la flûte ouvre la voie à une effervescence graduelle. Constantinescu se plaît visiblement à écrire, à son habitude, une suite de danses aux rythmes fortement marqués. La coda très animée parachève cette pièce réussie.

Ion Baciu enregistre cette oeuvre avec les musiciens de la Philharmonie "Moldova" de Iasi sous sa direction (1973, CD Electrecord ELCD 103).

Negrea

Moins connu que Paul Constantinescu, Marţian Negrea (1893-1973) a aussi largement puisé dans l'inspiration populaire. Ses deux Rhapsodies roumaines lui donnent l'occasion d'opposer différentes approches du genre.

La première, op. 14 (1935), parcourue par un thème archaïque et menaçant à la Borodine, s'épanouit en une vaste fresque bucolique, sorte d'hommage à la terre natale. Un intermède central, confié aux bois, offre une heureuse accalmie.

Cinq années plus tard, la seconde (op. 18) allie dès son prélude le ton pastoral (usage de la pédale) à la gamme orientale : effet garanti. Scènes festives, harmonies éthérées et climat onirique se succèdent, rendant cette pièce plus originale et attachante que la rhapsodie précédente. Des épisodes lautaresques (*) préparent une étrange transition où l'orchestre juxtapose les différents thèmes déjà entendus. La fin apaisée, si rare dans le genre rhapsodique, achève en douceur une œuvre inattendue et joliment écrite.

(*) de lautar, violoniste populaire roumain.

L'on trouvera sur le CD Electrecord ELCD 103 déjà cité la première rhapsodie de Negrea sous la baguette d'Elenescu, avec l'orchestre de la RTV roumaine. Un enregistrement de 1973, tout comme celui de la seconde rhapsodie, cette fois-ci interprétée par l'orchestre du studio de la RTV roumaine (nous supposons que cet orchestre est différent du premier !) dirigé par Carol Litvin.

Besarab

Une lente émergence des ressources graves de l'orchestre laisse chanter une cantilène à l'unisson. Sa chute brutale ouvre une ère d'incertitude, incarnée par la clarinette basse alors qu'une houle grondante traverse l'orchestre. Soudaine éclaircie quand la rhapsodie semble emprunter quelques procédés à l'España de Chabrier. Une marche fantasque, des murmures de la forêt carpatique, l'intervention de lautars (un peu à la manière du prélude à l'unisson de la 1ère suite d'Enesco) donnent un tour décalé et spirituel à cette page orchestrale. Une doina à la flûte, le retour des lautars – en solo, en un tempo accéléré et enfin à l'unisson des cordes – achèvent dans la bonne humeur cette rhapsodie atypique (1954), due à Mircea Besarab (1921-).

Mircea Besarab en personne dirige la Philharmonie George Enescu de Bucarest pour enregistrer sa rhapsodie (Electrecord ELCD 103, 1970).

Seiber

Une Rapsodie transylvaine écrite par un Hongrois ? Telle est l'œuvre proposée en 1941 par Mátyás Seiber, élève de Kodaly et passionné de jazz. Le style hongrois est immédiatement perceptible ici : l'on est bien plus chez Bartok qu'Enesco. Une illustration musicale d'une querelle territoriale historique entre les deux voisins.... On apprécie le soin apporté à l'instrumentation de cette page réussie quoiqu'un peu sévère.

WDR Sinfonieorchester Köln, dir. Hubert Soudan (Westdeutschen Rundfunks).

Stoia

Comme tant d'autres Roumains, Achim Stoia étudia l'art de la composition à Paris - la fameuse Schola Cantorum, avec Le Flem,  Koechlin et Dukas - et la musique populaire dans son pays natal. Sa première et d'ailleurs unique rhapsodie est sous-titrée "moldoveneasca". Page riante et coulant sans heurts, parsemée d'imitations d'instruments populaires et quelques allusions au premier Enesco. Rien de subversif dans cette page de 1963, néo-romantique en diable, joviale et extravertie, mais finalement un peu vaine.  

Orchestre Philharmonique "Mihail Jora" de Bacau, Ion Dracea (radio roumaine).

Ligeti

Faut-il ajouter György Ligeti à cette page consacré aux compositeurs de rhapsodies roumaines ? Après une réflexion approfondie de plusieurs minutes, j'ai répondu : oui, et j'ai aussitôt ajouté : sans aucun doute.

Ceci pour une raison toute simple : les amateurs de ce style particulier de musique, faisant entrer la musique populaire dans une forme savante sans toutefois la dénaturer, doivent connaître le Concert Românesc. Ce Concerto roumain pour orchestre symphonique (1951) n'appartient pas encore à la période "révolutionnaire" de Ligeti et ne doit donc pas rebuter ceux qui se méfient la musique contemporaine. Au contraire, Ligeti, qui a étudié après-guerre à l'Institut du folklore de Bucarest, compose ici une passionnante suite musicale où il mêle les thèmes folkloriques originaux aux inventions de son cru. Le résultat (sur une quinzaine de minutes) est une véritable réussite, évoquant aussi bien Bartók qu'Enesco.

Pour écouter : si son
Concert Românesc n'a rien d'inaccessible au mélomane courant, le reste du CD "Ligeti Project II" (chez Teldec) propose des œuvres certainement moins faciles d'accès. Raison de plus pour ce précipiter sur ce disque essentiel qui permettra de découvrir des sommets comme Lontano ou Atmosphères (le fa # dont parle la notice de ce CD se trouve à 3'40", piste 9).

Chiriac

Exactement à la même époque (1951) que Ligeti et son Concert Românesc, Mircea Chiriac compose sa première rhapsodie. Les quatre idées mélodiques qu'elle contient proviennent de Valachie. L'originalité de cette rhapsodie est d'avoir été écrite pour instruments populaires. L'orchestration symphonique, plus tardive, fait encore appel à un cymbalum, en plus de l'orchestre au grand complet – y compris un piano et une harpe.
Cette page surprend par son refus de verser dans une joie débridée. Ses rythmes sont parfois heurtés, les mélodies presque sérieuses. L'on apprécie néanmoins le rare dialogue entre le cymbalum et le cor anglais. Sans doute guidé par le souci de ne pas dénaturer outre-mesure l'esprit populaire, Chiriac refuse la surenchère propre au genre et se contente de terminer sa pièce par la juxtaposition des différents thèmes musicaux.
Il faudrait écouter cette pièce dans sa version originale pour mieux en saisir l'esprit.

La version symphonique est disponible chez Electrecord EDC 579/580, Orchestra simfonia a Filarmonicii din Craiova, dir. Teodor Costin. L'album de deux CD est consacré à Mircea Chiriac.

Weinberg

Rhapsodie sur des thèmes moldaves : ainsi s'intitule l'opus 47 de Mieczysław Weinberg. Le titre est très vraisemblablement un camouflage pour berner les zélés fonctionnaires soviétiques de l'après-guerre. La Moldavie est le pays des parents de Weinberg, qu'ils ont dû fuir à cause des pogroms. Le compositeur a voulu rendre hommage à ses origines en puisant aux mélodies juives, en faisant croire à une inspiration moldave. Étant donnée l'année - 1949 - comment ne pas voir ici un hommage aux victimes de la barbarie antisémite, quel que soit l'oppresseur ? Ce jeu risqué lui réussit, à défaut de convaincre complètement : les critiques (si l'on peut ainsi qualifier les abêtissantes réactions des doctrinaires) s'adressèrent à la forme de la rhapsodie et non à inspiration.

On aimerait vanter les mérites d'un tel pied de nez à la bêtise totalitaire. Mais je dois avouer que cette Rhapsodie n'arrive pas à convaincre. Classiquement bâtie en mouvements lent et rapide, elle retient l'attention par son orchestration soignée, ses allusions à Chostakovich (finale de la Leningrad), ses cordes tourbillonnantes, les sifflements de l'orchestre. Mais l'on attend avec impatience une surenchère, une sublimation qui jamais ne viendra, et l'oeuvre s'achève en un tumulte bien convenu. Relative déception d'autant plus cruelle que Weinberg est un compositeur de talent, encore trop méconnu.

Vainberg, Wainberg, Vaynberg, et d'autres orthographes encore désignent cet artiste. Sa Rhapsodie est disponible sur le CD "Symphonies vol. 2" (Chandos 10337), avec la 2e Symphonie et la Sinfonietta n° 2. Orchestre National de la Radio Polonaise de Katowice, dir. Gabriel Chmura.

Cziffra

Que vient faire György Cziffra, le célèbre pianiste, dans cette énumération ? Celui qu'on a soupçonné d'être la réincarnation de Liszt n'a quand même pas lui aussi composé une rhapsodie roumaine ? Non, bien entendu. Quoique... cet improvisateur hors du commun ait laissé (et enregistré) une Fantaisie Roumaine sur des airs tziganes (en hongrois : Román cigánfantazia) qui rappelle, à plus d'un titre, l'œuvre des grands rhapsodistes. Improvisant librement sur des réminiscences de Liszt, du premier Enesco, de danses populaires avec imitation du tzambal (cembalum), le grand Cziffra - qui se rappelle ici de ses origines tziganes - nous offre une carte postale virtuose et colorée.

Pour écouter : cette Fantaisie roumaine (Rumanian Gypsy Fantasia, ou encore Román cigánfantazia) est disponible chez Hungaroton Classics ou dans le coffret des Introuvables d'EMI consacré au pianiste hongrois.

Quatuor à cordes

Le Quatuor Transylvain (Cvartetul Transilvan), composé de membres de l'orchestre symphonique de Cluj, a enregistré sous le nom de Suite Românesti (Suite Roumaine) une gracieuse guirlande d'air populaires. Pas de « recréation » sous forme savante pour cet arrangement de Nicuşor Silaghi, violon solo de l'ensemble, mais les mélodies originales dans leur simple harmonie. Une expérience réussie. Chacun des quatre mouvements de la suite (42 minutes au total) rend hommage au folklore d'une région : la Transylvanie et le Maramureş, la Moldavie, le Banat, et pour terminer la Munténie et l'Olténie. L'œuvre se termine naturellement par le chant de l'alouette (Ciocârlie), en apothéose de ce festival mélodique.

Romanian Feelings, The Transylvan String Quartet/ Suite Românesti, Cvartetul Transilvan. Aucune référence disponible sur le CD ou la jaquette (!). Voir www.onlinegallery.ro/cv_cvart_transilvan.html.

Klezmer

La tradition Klezmer, solidement implantée dans la culture d'Europe Centrale, sait illustrer de façon parfois surprenante certains standards populaire et savants. Tel est le cas pour cette rhapsodie n°1 d'Enesco, revisitée par les musiciens du Shirim Klezmer Orchestra dans l'album "A Klezmer Nutracker". Clarinette, trombone, dumbek, piano, accordéon, banjo, drums, tuba s'unissent pour un délire frénétique. L'enthousiasme des musiciens transporte l'auditeur. L'on ne sait plus quoi applaudir dans cette merveille klezmer, la virtuosité, la verve, la complicité des interprètes, les transitions inattendues entre le folklore roumain et la tradition hassidique… Attention ! puristes s'abstenir (CD Newport Classic, LC 8554, 1998 - site de l'ensemble : www.shirim.com).

On ne peut passer sous silence la miraculeuse chanson
Roumania, Roumania, écrite par le comédien, ténor et fantaisiste Aaron Lebedeff (Lebedov, Lebedev…) et reprise par de nombreux ensembles de musique klezmer. La brève citation de la 1ère rhapsodie d'Enesco (à 2'38 dans l'interprétation du Klezmer Conservatory Band) nous autorise à mentionner cette chanson ici. L'on recherchera aussi un CD survolté du Sîrba Octet, avec une version instrumentale de Roumania, Roumania - parmi d'autres pièces tout aussi admirablement interprétées.
Ce site consacré à Aaron Lebedeff (aaronlebedeff.free.fr/index.htm) permet d'écouter quelques-unes de ses chansons. L'on notera parmi elles Gib Mir Besarabye !, c'est-à-dire Rendez-moi la Bessarabie !, sorte d'équivalent moldave à Roumania, Roumania, avec une nouvelle allusion à la 1ère Rhapsodie d'Enesco.

Harmonica

La première rhapsodie d'Enesco trouve une n-ième incarnation par la grâce de Claude Garden, virtuose de l'harmonica. Si la performance de l'artiste est époustouflante, le résultat sonore laisse un peu sceptique. Tout repose sur l'expression de la seule ligne mélodique, et en l'absence d'un accompagnement quelque peu consistant (on est bien loin de la générosité du Shirim Klezmer Orchestra) tout cela souffre à conserver son intérêt. Reste la dextérité de Claude Garden, incontestable.

Il y a quelques années, les spectateurs d'un concert chinois purent entendre cette même rhapsodie dans un arrangement de M. (ou Mme ?) Chew Hee-Chiat, pour orchestre symphonique et le King's Harmonica Quintet. Cet ensemble d'harmonicistes amateurs, "World Champions 1997" d'après leur site, a enregistré ce concert pour la télévision chinoise (voir home.netvigator.com/~cblau/khq). Nous attendrons une improbable retransmission sous nos latitudes pour nous prononcer sur cette expérience intrigante.

Syrinx

L'histoire a lieu alors que nul humain n'a encore été créé. Les satyres et les dieux des forêts poursuivent la jolie naïade Syrinx, sans jamais réussir à l'atteindre. Mais un jour, le rusé Pan parvient à mener sa proie dans les eaux du fleuve Ladon. Sur le point d'être rejointe, Syrinx adresse une prière éperdue à ses sœurs : la voilà transformée en une gerbe de roseaux. Pan s'en empare et, dépité de ne pas sentir le corps de sa bien-aimée, exhale de profonds soupirs. Miracle ! Le son alors renvoyé par les roseaux charme le dieu. Il décide de joindre avec de la cire différents roseaux de tailles différentes pour produire des notes de toutes les hauteurs. La flûte de Pan, ou syrinx, est née.
Telle est l'histoire que Mercure commence à raconter à Argus aux cent yeux afin de l'endormir - et de le décapiter dans son sommeil, selon Ovide (Métamorphoses, I, 663-745).

La syrinx est restée l'instrument emblématique des cultures balkaniques. Tous les Français connaissent la musique de Vladimir Cosma pour Le grand blond avec une chaussure noire, avec la fameuse syrinx de Zamfir, célèbre virtuose de l'instrument. On écoutera avec le plus grand intérêt sa Grande rhapsodie roumaine pour flûte de Pan et orchestre, ou Rhapsodie du Printemps, qu'il a enregistré en 1983 avec l'orchestre de Monte-Carlo dirigé par le chef d'origine roumaine Lawrence Foster (PHILIPS 412 221-2 - merci à Lucian Nicolae pour son aimable contribution).

Mais Zamfir n'était pas le choix premier de Cosma. La partition du Grand Blond était destinée au virtuose Simion Stanciu, "roi de la flûte de pan" plus connu sous le nom même de son instrument : Syrinx. Sa propre Rhapsodie Moldave (Suita Rapsodie Moldoveneasca) avec accompagnement orchestral en trois volets vif - lent - vif est disponible chez Cascavelle (VEL 3109), encore une fois avec les Philharmonistes de Monte-Carlo et la baguette de Claude Schnitzler. L'œuvre convainc par la guirlande de danses finales, dans lesquelles virtuose et orchestre échangent traits vifs et syncopés. Néanmoins, Nostalgie Roumaine (la Doïna), du même auteur, doit davantage retenir l'attention par les sonorités envoûtantes et heurtées que Syrinx parvient à soutirer au naï. Le violon de l'Enesco des Impressions d'Enfance n'est pas si loin. Dernière page écrite par le virtuose et proposée par ce même CD : Danse roumaine (Suite folklorique), en réalité un mini cycle de danses pas toujours très caractérisées et dans lequel l'orchestre doit se faire discret pour ne pas noyer le soliste. Nous trouvons aussi sur la galette les inamovibles Balada de Porumbescu et la Hora Staccato de G. Dinicu, mieux adaptées au violon pour lesquelles elles ont été composées. Tenue impeccable du soliste dans Syrinx de Debussy. Hélas, l'arrangement des autres œuvres orchestrales (Danses Hongroises de Brahms, Danses Populaires Roumaines de Bartok et ouverture de Rousslan et Ludmilla de Glinka) ne gagne rien à se voir adjoindre la flûte de Pan, qui se borne à doubler la ligne mélodique principale. Belle notice de Jean-Charles Hoffelé.

Folklore

En marge de la musique savante, il est fréquent que des musiciens folkloriques présentent leur propre vision arrangée de la musique populaire roumaine. Ces "improvisations" ne sont pas du folklore authentique, loin s'en faut, et s'adressent au grand public. Les mélomanes intransigeants sur le respect des partitions originales passeront leur chemin. Les autres prendront certainement quelque intérêt à l'écoute de ces pots-pourris endiablés, autant de rhapsodies miniatures isirées des grands maîtres et mettant en valeur les sonorités si particulières des instruments du terroir. Il est toutefois acquis que ces visions folklorisantes sonnent bien mieux en compagnie de quelques verres de tzuica ! (eau-de-vie de prune).

On pourra ainsi écouter la suite instrumentale (Suita instrumentala) où l'orchestre populaire de Paraschiv Oprea fait la part belle aux instruments typiques comme le taragot (hybride entre hautbois et clarinette), la cobza (luth oriental), le cimpoi (cornemuse), le caval (grande flûte), l'indispensable tzimbal (cymbalum) et bien entendu le naï (flûte de pan). Le naï que l'on retrouve entre les mains de Radu Simion qui termine son album d'arrangements classiques par une Suite Transylvaine (Suita Transilvana) aux rythmes effrénés.

Les enregistrements de Paraschiv Oprea se retrouvent dans de multiples compilations. J'ai trouvé sa suite instrumentale sur un CD sobrement intitulé Greetings from Romania (Intercont Music). Radu Simon est édité chez Electrecord, sur un CD d'arrangements classiques (Classical Panpipe), dont l'intérêt n'est pas toujours évident.

Autres pays : Italie

Ah ! Casella. L'ami d'Enesco a voulu se mesurer à son cher confrère en commettant Italia, « hénaurme » rhapsodie transalpine. Précisons tout de suite que ce genre de pièce montée symphonique me ravit au plus haut point. Bien entendu je n'en fais pas mon pain quotidien - les voisins ne supporteraient pas et, de toute façon, l'indigestion guette. Après les épisodes classiques - la plaintive flûte du berger qui chante sa solitude, l'aube naissante sur le lac de Côme et autres cartes postales dignes d'un numéro spécial de Point de Vue et Images du Monde consacré à l'Italie - un funiculi funicula quelque peu dissonnant introduit la dernière partie. Dès lors une frénésie croissante s'empare de l'orchestre, à l'image de la tarantelle de Rossini arrangée par Respighi dans la Boutique Fantasque (pour mémoire, cette tarentelle accompagnait Louis de Funès dans la fameuse scène du garage du Corniaud, de Gérard Oury). Casella ne fait pas dans la dentelle pour conclure sa rhapsodie : une fugue héroïque enchaîne sur une déferlante d'effets sonores, véritable surenchère dans l'épique monumental - ce qui doit bien fournir son petit effet sur le public, ou ce qu'il en reste. À réserver pour les grandes occasions... ou secouer les dépressifs, surtout s'ils sont Italiens.

La seule fois où j'ai trouvé la rhapsodie Italia, c'est chez une marque aujourd'hui disparue et de réputation exécrable chez le mélomane courant, à savoir Pilz. Et pourtant, Silvio Frontalini tire le maximum de l'Orchestre National de Moldavie et je n'ai jamais regretté mon achat. Maintenant, à savoir si Italia est disponible par ailleurs, mystère.

Bulgarie

Singulières relations entre deux pays frontaliers et en apparence si semblables. En vérité, les Roumains ne savent presque rien de leurs voisin du sud. Et ce n'est guère mieux côté bulgare... Etrange situation d'ignorance réciproque parmi les deux derniers pays admis dans la communauté européenne ! Pancho Vladigerov est, comme son prénom ne l'indique pas, un éminent compositeur bulgare du XXème siècle. Il a conservé des relations suivies avec les milieux musicaux roumains, orchestrant à l'occasion des airs populaires telle la Hora Staccato de G. Dinicu. On pourrait imaginer que sa rhapsodie Vardar, de 1928, serait l'exact pendant pour son pays des rhapsodies d'Enesco. Cela n'est pas entièrement le cas. Après une brève introduction à la Hary Janos, le premier thème est exposé aux cordes. Cette mélodie, écrite sur la mesure typiquement bulgare de 5/8, est reprise jusqu'à l'apothéose. Sa majesté évoque la 2ème rhapsodie d'Enesco. Mais à la différence de ce dernier, Vladigerov privilégie le monothématisme, préférant jouer sur les timbres et les tempos. La partie centrale, très animée, fait entendre une suite de danses (horo), en contraste agréable avec l'introduction. Cet épisode énergique s'épanouit en apothéose sur une conclusion solennelle, dérivée de la première partie.
On peut s'étonner que le compositeur bulgare ait mis tant d'énergie et de passion pour, tout sa vie, revenir sur cette pièce plutôt anodine et à l'écriture conventionnelle. Nous pouvons supposer que le travail ethnomusical dont elle est issue justifie un tel intérêt, car rien ici ne nous semble dépasser en mérite les deux rhapsodies roumaines d'Enesco.

Version pour violon et piano : Svetlin Roussev et Elena Rozanova (Ambroisie AMB9953). Version pour piano à quatre mains par Genova & Dimitrov (CPO 999 733-2). Version orchestrale : ?

Remerciements et liste d'attente...

Je remercie tout particulièrement les mélomanes qui m'ont fait découvrir une bonne partie des musiques citées ci-dessus, en réaction à la première version de cet article. Depuis, diverses lectures m'ont appris l'existence d'autres rhapsodies roumaines... ou presque. Un grand merci à Benoît, créateur de l'indispensable Quartier des Archives,  pour son aide désintéressée.

Voici la liste ; ce que je possède déjà est en caractères gras, et fait l'objet de commentaires dans le corps de l'article. Pour établir cette liste, je me suis fondé notamment sur l'encyclopédie Muzicieni din România, de Viorel Cosma (Editura Muzicala, Bucarest, vol. I - VIII). Naturellement pour compléter ma collection, j'accepte toutes les offres :-)

  • Jean Absil (1893-1974), Rhapsodie roumaine op. 56 (1943) pour violon et orchestre
  • Anatol Albin (1903-1974), Rapsodie populara româneasca pe teme originale (1952) pour grand orchestre
  • Anatol Albin (1903-1974), Rapsodie pe teme populare ruse (1952) pour grand orchestre
  • Ion Andrian (1887-1945), Rapsodia braileana (1929, rév. 1937) pour orchestre
  • Mihail Ion Andricu (1894-1974), Rapsodie pentru orchestra, op. 65 (1952)
  • Petru Armean (1920-), Mica Rapsodie (1986) pour piano
  • Mircea Besarab (1921-), Rapsodie (1954) pour orchestre symphonique
  • Constantin Bobescu (1899-1992), Rapsodia romana n° 1 în do major (1948) pour orchestre symphonique
  • Constantin Bobescu (1899-1992), Rapsodia romana n° 2 în sol major (1950) pour orchestre symphonique
  • Nicolae Boboc (1920-), Rapsodia banateana (1977) pour orchestre symphonique
  • Ion Borgovan (1889-1970), Rapsodia Somesului [de la rivière Somes] (1952) pour orchestre symphonique
  • Liviu Borlan (1936-), Rapsodia someseana [de la région Somes] (1975) pour orchestre symphonique
  • Liviu Borlan (1936-), Rapsodie (1984) pour fanfare
  • Nicolae Brânzeu (1907-1983), Rapsodia I-a pentru orchestra (1958)
  • Nicolae Brânzeu (1907-1983), Rapsodia II-a pentru orchestra (1960)
  • Nicolae Buicliu (1906-1974), Rapsodie Româna (1953) pour fanfare
  • Teodor Burada (1839-1923), Rapsodia Româneasca n° 1 pour violon et piano
  • Teodor Burada (1839-1923), Rapsodia Româneasca n° 2 pour violon avec accompagnement de piano
  • Teodor Burada (1839-1923), Rapsodia Româneasca n° 3 pour violon avec accompagnement de piano
  • Teodor Burada (1839-1923), Rapsodie pe cântece populare ale Românilor (1905) pour piano (orchestration par Eduard Caudella)
  • Constantin Castrisanu (1888-1923), Rhapsodie Roumaine (1918) pour orchestre symphonique
  • Eduard Caudella (1841-1924), Amintiri din Carpati pour orchestre
  • Nicolae Chilf (1905-1985), Rapsodia pentru pian si orchestra (1960)
  • Mircea Chiriac, Rapsodia I-a, op. 5 (1951), version originale pour instruments populaires
  • Mircea Chiriac, Rapsodia I-a, op. 5 (1951), version orchestrale
  • Mircea Chiriac, Rapsodia II-a, op.6 (1955) pour orchestre symphonique
  • Tudor Ciortea (1903-1982), Sonata pentru vioara si pian in stil rapsodic românesc (1946), pour violon et piano
  • Paul Constantinescu (1909-1963), Rapsodie n° I pentru orchestra (1936)
  • Paul Constantinescu (1909-1963), Rapsodie n° II pentru orchestra (1949)
  • Paul Constantinescu (1909-1963), Rhapsodie Olteneasca (1956) pour orchestre symphonique
  • Ion Crisan (1913-), Rapsodie banateana (1954) pour orchestre symphonique
  • Ion Crisan (1913-), Rapsodie a II-a (1960) pour orchestre symphonique
  • Dimitrie Cuclin (1885-1978), Rapsodie prahoveana (1944) pour orchestre symphonique
  • György Cziffra (1921-1994), Román cigánfantazia pour piano
  • Alexandru Octavian Dana (1934-), Rapsodie româneasca (1983) pour orchestre symphonique
  • Viorel Dobos (1917-1985), Rapsodie ardeleana pentru pian si orchestra (1952)
  • Sabin Drăgoi (1894-1968), Rapsodie banateana "Dorica" (1942) pour orchestre symphonique
  • Franz Xaver Dressler (1898-1981), Rapsodia pentru orchestra (1977)
  • Max Eisikovits (1908-1983), Rapsodie hasidica pentru violoncel si pian (1941)
  • Emanuel Elenescu (1911-2003), Rhapsodie (1937) pour orchestre symphonique et violon solo
  • George Enacovici (1891-1965), Rapsodie româna op. 16 (1935), pour orchestre symphonique
  • Georges Enesco (1881-1955), Rhapsodie roumaine n° 1 (1901), pour orchestre
  • idem, arrangement du Shirim Klezmer Orchestra
  • idem, arrangement de Claude Garden (accordéon)
  • idem, arrangement de Chew Hee-Chiat (accordéons et orchestre symphonique)
  • Georges Enesco (1881-1955), Rhapsodie roumaine n° 2 (1901), pour orchestre
  • Ludovic Feldman (1893-1987), Rapsodie dobrogeana (1960) pour orchestre symphonique
  • George Fotino (1858-1946), Rapsodie româna, op. 35 (1912) pour orchestre symphonique
  • George Frideric(h) (1893-196?), Rapsodia n° 1 pentru pian (1932)
  • George Frideric(h) (1893-196?), Rapsodia n° 3 pentru pian (1950)
  • Theodor Fuchs (1873-1953), Rapsodia Româna n° 1 (1897) pour orchestre symphonique
  • Theodor Fuchs (1873-1953), Rapsodia Româna n° 2 (1899) pour orchestre symphonique
  • Theodor Fuchs (1873-1953), Rapsodia Româna n° 3 "Dobrogeanca" (1900) pour orchestre symphonique
  • Stan Golestan (1875-1956), Première rhapsodie roumaine (1912) pour orchestre symphonique
  • Stan Golestan (1875-1956), "Romaneasca", Rapsodie concertanta pentru vioara si pian (1920) pour violon et piano
  • Stan Golestan (1875-1956), "Romaneasca", Rapsodie concertanta pentru vioara si orchestra (1920) pour violon et orchestre symphonique
  • Georgeta Grigoriu (1919-), Rapsodie pentru pian
  • Stefan Kardos (1908-1993), Elegie de primavara, rapsodie pentru orchestra mica (1938) pour petit orchestre
  • Nicolae Kirculescu (1903-1985), Rapsodia I (1953), pour piano et orchestre
  • King's Harmonica Quintet, Première rhapsodie d'Enesco, arrangement pour quintette d'harmonicas et orchestre symphonique
  • Ioan Harsia (1888-1915), Rapsodia româna (1914) pour orchestre symphonique
  • Savel Horceag (1898-1996), Rapsodia româna (1937) pour orchestre symphonique
  • Savel Horceag (1898-1996), Rapsodia n° 2 (1959) pour fanfare
  • Vasile Ijac (1899-1976), Rapsodie benateana (1928) pour orchestre symphonique
  • Sava Ilin (1935-1989), Freamata în cânt Banatul (1961), rhapsodie pour orchestre symphonique
  • Sava Ilin (1935-1989), Rapsodia Timisana (1974) pour orchestre symphonique
  • Sava Ilin (1935-1989), Rapsodia pe motive populare sârbesti (1983) pour orchestre symphonique
  • Constantin Ionescu-Gaina (1889-1957), Rapsodia româna n° 1-3 pentru pian
  • Gica Ionescu-Gaina (1894-1960?), Rapsodia "Ciocarlia" (1951) pour orchestre symphonique
  • Gica Ionescu-Gaina (1894-1960?), Rapsodia "Banatul" (1952) pour orchestre symphonique
  • Gica Ionescu-Gaina (1894-1960?), Rapsodia "Oltul" (1953) pour orchestre symphonique
  • Gica Ionescu-Gaina (1894-1960?), Rapsodia n° 4 (1958) pour orchestre symphonique
  • Paul Jelescu (1901-1989), Rapsodie tatara (1961) pour orchestre symphonique
  • Paul Jelescu (1901-1989), Rapsodia dobrogeana pentru fagot si pian (1954) pour hautbois et piano
  • Emil Lerescu (1921-), Rapsodie olteneasca (1990) pour orchestre symphonique
  • György Ligeti (1923-2006), Concert Românesc (1951) pour orchestre symphonique
  • Franz Liszt (1811-1886), Rhapsodie roumaine pour piano
  • Zdislav Anton Lubicz (1845-1909), Rapsodia romana n° 1-6 pentru pian (1886-1895?)
  • Theodor Lupu (1899-1962), Rapsodia romana n° 1 (1950) pour orchestre symphonique
  • Theodor Lupu (1899-1962), Trio rapsodic în stil popular (1951) pour violon, violoncelle et piano
  • Mihail Margaritescu (1861-1924), Rapsodia româna n° 1-2 pour fanfare
  • Eugeniu Micu (1910-1982), Rapsodia româna op. 13 pour orchestre symphonique
  • Eugeniu Micu (1910-1982), Sinfonia a II-a "Rapsodica" op. 26
  • Marcel Mihalovici (1898-1985), Rapsodie concertanta în stil popular românesc op. 40 (1858) pour orchestre symphonique
  • Dumitru Mihailescu-Toscani (1888-1962), Rapsodia n° 1 pour orchestre ou piano
  • Dumitru Mihailescu-Toscani (1888-1962), Rapsodia n° 2 pour fanfare
  • Dumitru Milcoveanu (1914-1985), Rapsodie pentru vioara si orchestra (1951)
  • Dumitru Milcoveanu (1914-1985), Rapsodie româna (1939) pour piano et quintette à cordes
  • Dumitru Milcoveanu (1914-1985), Rapsodie româneasca (1942) pour piano
  • Ion Mitu (1929-1996), Rapsodia "Ofranda harniciei" (1984) pour fanfare
  • Ion Mitu (1929-1996), Flori de cântec românesc (1987), rhapsodie pour fanfare
  • Vasile Mocanu (1908-1990), Rapsodie pentru orchestra (1957)
  • Ioan Morozov (1885-1968), Rapsodia pentru instrumente populare (1957)
  • Ecaterina Mumuianu (1888-1965?), Rapsodia româna "Sinaia" pour piano
  • Ernesto Narice (1870-1940), Rapsodie roumaine nr. 1, op. 15 (1895) pour piano
  • Ernesto Narice (1870-1940), 2-ème Rapsodie roumaine, op. 24 pour piano
  • Marţian Negrea (1893-1973), Rhapsodie roumaine op. 14 (1935) pour orchestre
  • Marţian Negrea (1893-1973), Rhapsodie roumaine op. 18 pour orchestre
  • Ioan Romulus Nicola (1913-1981), Rapsodia româna op. 17 (1939) pour orchestre symphonique
  • Simeon Nicolescu (1888-1941), Rapsodie româneasca pentru orchestra
  • Sergiu Paiu (1907-1989), Rapsodia româna (1941) pour orchestre symphonique
  • Iosif Paschill (1977-1966), Fantezie rapsodica româneasca pour orchestre symphonique
  • Iosif Paschill (1977-1966), Rapsodie haiduceasca pour orchestre symphonique
  • Iosif Paschill (1977-1966), Fantezia rapsodica nr. 1 & 2 pour piano
  • Ion Pelearca (1932-), Rapsodie pe teme populare (1970) pour fanfare
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  • Cristache Zorzor (1928-), Petite Rhapsodie roumaine (1999 ?) pour orchestre symphonique